Un millésime précoce, chaud et sec 

Publié le 16 août 2022

En région, la sécheresse persistante n'inquiète pas de la même manière selon les parcelles irriguées ou non, l'âge des vignes ou les secteurs bénéficiant d'une amplitude thermique plus favorable (© F. Guilhem)..

Un millésime précoce, chaud et sec 

Avec une à deux semaines d’avance, certaines caves et domaines ont donné le coup d’envoi des vendanges, depuis la toute fin juillet. Les muscats à petits grains, chardonnays et bases de mousseux ont été suivis par les pinots et sauvignons dès cette semaine. Après avoir été envisagé comme prometteur, notamment lorsque l’irrigation est permise, le millésime 2022 a été perturbé par la sécheresse persistante qui fait souffrir la vigne en région, avec de nombreuses hétérogénéités et des disparités relevées aux parcelles. Dans l’Aude, le Gard et l’Hérault, les premières analyses varient selon que la vigne bénéficie du goutte-à-goutte ou non. D’un cépage à l’autre, la tenue face au stress hydrique conduit certaines vignes à se bloquer pour tenir le choc, et montrent quelques signes de flétrissement et de pertes de feuilles, tandis que certains secteurs souffrent d’une véraison mal avancée, en rouge. Sans perspective de précipitations d’ici la fin du mois, le millésime s’annonce technique.

Rendements revus à la baisse

Dans le Biterrois, la récolte de pinot, muscat et sauvignon a démarré avec une semaine d’avance. Une précocité “normale”, estime Christophe Bigi, conseiller viticulture à la Chambre d’agriculture de l’Hérault. En raison de la disponibilité de la ressource en eau restreinte, sur les parcelles non irriguées, “c’est la catastrophe”, là où le goutte-à-goutte, sans être “la panacée”, permet d’assurer les besoins de la vigne. “Il fallait arroser avant, car lorsque le stress hydrique est là, c’est trop tard.” Hors AOC, les vignes ont pu être correctement irriguées, dans une moyenne haute, entre 1 000 et 1 500 m3/ha. 

Si la plaine arrive plus ou moins à amortir le choc, le Minervois est plus durement concerné, tous cépages confondus, surtout sur merlot, qui supporte mal le manque d’eau. En coteaux, les feuillages montrent des signes de jaunissement et tombent. “S’il tombe 30 mm, ça sera mieux que rien”, envisage le conseiller.
Quoi qu’il en soit, les premiers
relevés font état de degrés assez élevés, “entre 12 et 13°C”, et d’acidités peu satisfaisantes. “Il faudra travailler ça en cave”, envisage Christophe Bigi. 

Côté rendements, après l’enthousiasme pré-caniculaire, dont les sorties sur bourgeons non gelés laissaient présager un fort potentiel, la sécheresse a tout chamboulé, et les Apex d’indiquer des blocages “depuis trois, quatre semaines”. 

Des vendanges plus étalées

Dans le Minervois, après une maturité bien partie, les vignes ont rapidement bloqué. À la différence de l’épisode de sécheresse de 2019, plus ponctuel au mois de juin, celui-ci suit une “dynamique de fond en termes climatologique”, analyse Éric Estenaves, conseiller viticulture et irrigation à la CA 34, qui mise pourtant sur une récolte “assez jolie”, plus importante qu’en 2021, bien qu’inférieure à la moyenne. Et prédit des vendanges plus étalées, dues à la variabilité des parcelles. “Cela dépendra des conditions climatiques, selon que d’éventuelles pluies accélèrent les maturités sur cépages rouges”, notamment sur grenache, “très avancés au sud”, note Gérard Sanchez, directeur de l’ICV du Gard. Dans le Gard aussi, les comportements varient entre les parcelles, “avec des stagnations ou des légères baisses de poids de baies”. D’un faible calibre, l’échantillon de chardonnay atteignait 13 à 13,5°C, le 5 août. Outre la précocité et la taille des baies, les acidités sont “relativement basses” dues à la teneur en acide malique en chute, pour des valeurs planchers “de 1g/l ou moins”, selon l’ICV 30. 

Mise en réserve automnale compromise 

Pourvue d’un vignoble irrigué aux deux tiers, la cave de la Voie d’Héraclès (Codognan) constate aussi de faibles acidités sur sauvignon, retardant la récolte chez certains coopérateurs. Avec 15 jours d’avance, la coopérative bio a démarré exceptionnellement les vendanges le 29 juillet, en rentrant quelque 800 t de muscat à petits grains, mûrs à 10,5°C, en une semaine, suivi du sauvignon et des cépages résistants tels que le floréal, qui peine aussi sur les acidités. Attaquée sur zones irriguées, la récolte s’annonçait “historique” pour le directeur général, Frédéric Saccoman, mais les 110 000 hl escomptés ne seront pas atteints, après un année gelée de 50 % de sa récolte.
Entre les secteurs qui n’ont pas profité des épisodes cévenols, comme à Lédenon (150 ha), et la partie autour de la cave qui a reçu 65 mm fin mars, début avril, certaines parcelles en tension sont “déjà condamnées à sécher sur pieds, même si des orages sont prévus”. Les parcelles non irriguées montrent des signes de décrochage et perdent des feuilles, ce qui compromet la mise en réserve à l’automne, craint le directeur de la cave. 

Risques de blocage des maturités

Dans l’Aude, l’hétérogénéité est de mise, parfois sur un même secteur. Coupé en deux, dans une logique inverse aux tendances habituelles, le département a plus souffert de la sécheresse à l’ouest. Après une pousse normale, la véraison a stagné dans les Hautes Corbières, dès l’apparition des “symptômes visibles de la sécheresse, le 20 juillet, là où l’est a profité des 100 mm de l’orage en mars”, observe Élodie Vergnettes, cheffe d’équipe viticulture à la Chambre d’agriculture. Les cépages précoces ont gardé de l’avance (chardonnay, pinot), avec un taux de sucre correct, mais le carignan, par exemple, a fortement ralenti son cycle de véraison. 

Les parcelles irriguées non bloquées “poussent encore”, même celles gelées l’an dernier, mais sur les autres, les sols de schistes caillouteux font souffrir la syrah, moins résistante. En coteaux, ou sur jeunes vignes, les stigmates de la sécheresse sont visibles, avec des grains qui grossissent peu. “Mais ça se débloque doucement, même sur vieilles vignes bien enracinées et non irriguées qui ont plus tenu qu’en plaine, où il sera compliqué d’atteindre les maturités”, précise la cheffe d’équipe. 

Un millésime moins acide

Globalement, les vignes bien irriguées “tiennent mieux”, confirme aussi Laurent Joussain, œnologue consultant à l’ICV de l’Aude. Inversement, les premières pertes de feuillage étaient observées en début de semaine, passant à une couleur caramel sur les parties ensoleillées. Relevant des apports en précipitations variables, entre le Limouxin (150 mm), quand d’autres secteurs se sont contentés de 50 mm, voire rien du tout, le consultant voit dans les parcelles précoces “un millésime moins acide qu’en 2021, mais avec un pH un peu moyen au niveau gustatif”. Les premières dégustations, en cas de parcelles irriguées, font état de fraîcheur correcte sur blancs, malgré une hétérogénéité. À ce stade, Laurent Joussain ne constate pas de “goût de cuit ou de brûlé”, sans garantir que les rouges puissent encore tenir deux semaines sans pluie. 

Philippe Douteau