Saisonniers : une question de (bon) timing

Publié le 27 mai 2020

Le chômage partiel, les bras disponibles et les besoins des exploitations en région n’ont pas toujours trouvé chaussure à leurs pieds.

Depuis le début de la crise sanitaire, les initiatives ont éclos pour compenser les éventuels manques de main-d’œuvre aux champs, dans les vignes et aux vergers. Mais les besoins sont variables et les structures agricoles ont dû faire appel aux bras français, alors que les frontières restent fermées. Le 19 mai, le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, a autorisé la venue de saisonniers étrangers de l’Union européenne, sous réserve d’un contrat de travail, et dans le respect d’un guide de bonnes pratiques.

Mise en place le 24 mars, sur l'initiative du ministère de l'Agriculture et de la FNSEA, la plateforme 'Des bras pour ton assiette' de la start-up Wizifarm a comptabilisé plus de 300 000 inscriptions, pour seulement 4 000 postes pourvus sur les quelque 10 000 annonces. Ce surplus d'offres de travail s'explique notamment par les dommages collatéraux du chômage technique, le recrutement de locaux et les conditions climatiques freinant les besoins pour les récoltes, alors que ceux-ci vont s'intensifier au fil des semaines. 

Urgences en décalage

Encore en construction, la plateforme 'Urgence saisonniers', lancée par Interfel, se veut une démarche "complé-
mentaire"
des autres services de recrutement en ligne. Il s'agit d'une interface "de mise à disposition des saisonniers qualifiés, en ne s'adressant pas qu'à l'amont, mais à tous les métiers des filières", indique l'interprofession des fruits et légumes frais. Conçue au départ pour venir en aide aux horticulteurs frappés par la crise, l'idée est de créer "une passerelle entre les personnes en chômage forcé et les besoins, et non une agence d'intérim", précise Daniel Sauvaitre, secrétaire général d'Interfel, et arboriculteur en Charente. Mais n'est-il pas déjà un peu tard ? 

Malgré les bonnes volontés des chercheurs d'emploi, il n'y a pas "forcément d'adéquation entre besoins des employeurs et des salariés", nuance-t-il. Ainsi les gros employeurs de saisonniers ont parfois rechigné à faire venir des locaux non aguerris et moins productifs. "Ils ne sont pas équipés pour convoyer des salariés qui ne logent pas sur place", explique Daniel Sauvaitre. Les conditions de travail sont aussi une donnée à prendre en compte, par rapport à la pénibilité et aux semaines de 60 h, décourageantes, laissant craindre "des demi-rendements" par manque d'expérience. Avant même l'annonce de mesures dérogatoires pour laisser les travailleurs étrangers passer les frontières, des saisonniers étrangers avaient réussi à venir en France. "Beaucoup d'employeurs avaient leurs équipes pour l'éclaircissage." 

54 offres pour 319 postes pourvus 

En charge de la plateforme 'L'Agriculture recrute', mise en place par l'Anefa (Association nationale emploi formation en agriculture), Thaïs Morisson gère et recense les besoins depuis le début du confinement, avec l'appui de la Chambre d'agriculture de l'Hérault. Un "fichier commun" a ainsi été constitué pour regrouper les offres et annonces dans le département. "Du côté de la Chambre d'agriculture, on compte 124 exploitations en besoin, dont 42 en fruits et légumes, 72 en
viticulture, mais aussi dans la filière élevage",
note la juriste à la FDSEA de l'Hérault. Sur les 54 offres publiées, 319 postes on été pourvus, par le biais de l'Apecita, Pôle emploi, ou du simple bouche-à-oreille. Deux tiers des salariés embauchés n'étaient pas spécialement expérimentés pour effectuer des contrats d’un à trois mois. "Certains se sont manifestés dès le début de la crise, surtout des locaux, alors que les étrangers ne pouvaient pas se rendre sur les exploitations", indique Thaïs Morisson, qui reçoit aussi des offres dans le département transmises par 'Des bras pour ton assiette'. 

La semaine dernière, six offres de pos-tes d'ouvrier viticole, de cueillette de cerises et d'éclaircissage de pommes étaient encore en ligne. "Depuis le déconfinement, j'ai reçu des offres d'emploi pour la récolte des melons, en juin."

Besoins variables en arboriculture 

Dans le Gard, des embauches étaient déjà engagées, sans compter les récoltes moindres en arboriculture (abricot, cerise), qui n'ont pas favorisé l'emploi de main-d'œuvre conséquent. Ce qui n'a pas empêché les demandes d'affluer. "Les trois premières semaines, je recevais 100 mails par jour, de toute la France", témoigne Sandrine Robail (Agri emploi 30). Entre les vagues de salariés en chômage partiel, les saisonniers de l'hôtellerie inactifs, et les salariés agricoles habituels, la réception des candidatures s'est faite via une cellule de crise, regroupant les services de la FDSEA, de la Chambre d'agriculture et des JA ou encore les coopératives. 

Selon la responsable d'Agri Emploi  30, la communication de la démarche #desbraspourtonassiette était quelque peu "prématurée", alors que les besoins se font plus sentir mi-mai. L'association a enregistré peu de demandes en maraîchage, mais a recruté quatre travailleurs via le site de Wizifarm, pour le repiquage d'oignons dans les Cévennes, à Valleraugue. "Ces jours-ci, je place une équipe de six à Saint-Gilles, en vergers", indique Sandrine Robail, qui privilégie les profils expérimentés et locaux. Répondant principalement aux besoins de petites structures, Agri emploi 30 a géré 19 embauches en avril, et potentiellement une trentaine en mai. Cependant, les demandes d'employeurs peuvent fluctuer au fil de l'eau, selon les bras à pourvoir. "Une exploitation m'avait demandé 30 personnes, mais vu la récolte, 15 saisonniers étaient suffisants." D'autres, comme celle de David Sève, à Beaucaire, a aussi réduit la voilure à 60 salariés confirmés (au lieu de 100), mais alors que les abricots ont mûri, l'exploitant craint d'être dépourvu. "Je vais me retrouver en surmaturité, mais il va manquer du monde".  

Philippe Douteau


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