Raid Wine 2020 : effets des changements climatiques sur les terroirs viticoles du pourtour méditerranéen

Publié le 25 août 2020

Tanguy Jean, Violette Sorin et Timothée Gaussorgues à la découverte des vignes irriguées du domaine expérimental de l’Inrae de Pech Rouge, à Gruissan. (© Raid Wine)

Violette Sorin, Tanguy Jean et Timothée Gaussorgues, trois étudiants d’AgroParisTech, sont partis étudier les conséquences du dérèglement climatique sur les terroirs viticoles du pourtour méditerranéen. Retour sur leur périple de deux mois, qui a débuté dans le Languedoc, pour s’achever en Roussillon.

Dans la famille des "Raidwiners" 2020, il y a d’abord Violette Sorin, "l’aventurière", curieuse et passionnée de voyages, puis Tanguy Jean, "l’entrepreneur", dynamique et trésorier de l’association œnologique d’AgroParisTech et, enfin, Timothée Gaussorgues, "le spécialiste", issu d’une famille de vignerons languedociens, en Terrasses du Larzac, et actuellement en spécialisation viticulture-œnologie à Montpellier SupAgro. Soit trois étudiants d’AgroParisTech, aux profils différents, mais qui partagent une passion commune pour la production viti-vinicole et une même sensibilité aux enjeux relatifs au changement climatique. Sans oublier une belle amitié. 

En année de césure au même moment, comprenez une période de stages et d’élaboration de projets en complément de leur formation, ils ont décidé de reprendre le flambeau du projet ‘Raid Wine’, initié l’année dernière par une autre équipe, qui avait jeté son dévolu sur l’Amérique du Sud. Pour poursuivre la réflexion de l’équipe précédente et étoffer le panel des connaissances sur les incidences du changement climatique dans la viticulture, ils ont décidé de tracer leur sillon dans différentes régions viticoles du pourtour méditerranéen, tant sur les côtes européennes (France, Espagne, Grèce, Italie et Croatie) qu’en Afrique subsaharienne (Tunisie et Maroc). 


Sensibiliser et débattre

L’objectif ? Établir, en quatre mois (d’avril à juillet), une "carte" des pratiques viticoles face au changement climatique à partir des rencontres de terrain avec des viticulteurs, des professeurs et des chercheurs spécialisés. "Nous voulions travailler auprès de tous pour comprendre au mieux les problématiques auxquelles ils sont confrontés et observer les solutions adoptées pour s’adapter à ces changements", précise Tanguy Jean. Mais cette feuille de route, préparée avec minutie et appétit, a été perturbée par le Covid-19, obligeant le trio à revoir sa copie à la suite du confinement général décrété en France, mais aussi dans d’autres pays d’Europe, sans oublier la fermeture des frontières. 

Le top départ, prévu fin avril a été finalement donné début juin. Les quatre mois d’itinérance sont passés à deux mois, et les territoires retenus situés uniquement en France (Languedoc, Corse, Provence, le sud de la Vallée du Rhône et le Roussillon). "Si nous avons été contraints de recentrer notre projet sur les vignobles méditerranéens français, notre objectif est identique, à savoir réaliser un documentaire pour sensibiliser les consommateurs de vins, mais aussi permettre de débattre avec les futurs cadres de la filière viti-vinicole française sur la mise en place, en France, des solutions d’adaptation observées sur le terrain", précise Violette Sorin.


L’enherbement pour structurer le sol

Les quatre alternatives au dérèglement climatique observées par les étudiants s’articulent autour de l’enherbement, l’irrigation, l’agroforesterie et l’encépagement. En terres de Faugères, les échanges se sont concentrés, par exemple, sur l’enherbement. Et pour cause. Dans le cahier des charges de l’appellation, des mesures agroenvironnementales sont inscrites depuis 2011, telles que l’interdiction du désherbage en plein, la limitation des apports en azote minéral ou encore l’enherbement obligatoire des tournières. Tous s’accordent à reconnaître notamment que l’enherbement est une bonne alternative pour atténuer l’érosion solaire et hydrique, augmenter la matière organique du sol ou encore conserver l’humidité des sols. 

L’enherbement est tellement une question centrale en terres faugéroises que des viticulteurs ont poussé l’expérience en mettant en place un GIEE,  ‘Les enherbeurs’. Ce groupement pratique l’enherbement entre les rangs de vignes de leurs parcelles. "Deux pratiques d’enherbement sont utilisées dans ce territoire, à savoir l’enherbement naturel et l’enherbement temporaire. Au sujet de ce dernier, les semis sont réalisés avec un mélange de graminées et de légumineuses", détaille Tanguy Jean. Mais, pour bien les gérer, "la meilleure période du semis est en septembre, en plein dans les vendanges. Il y a donc un problème de timing, qui fait que certains le font en août et d’autres en octobre. La même question de timing va se poser au moment de leur destruction", ajoute Violette Sorin. Et d’autant que la question de la compétition entre les variétés semées et la vigne se pose également. Aussi le choix des variétés utilisées, les dates de semis et l’entretien de l’enherbement seront bel et bien des facteurs importants à contrôler. 


Le choix des cépages

"Une multitude de facteurs entrent en compte dans le choix de l’encépagement : l’adaptation aux conditions du terroir (sol, climat, tradition), le type de vin et de consommateur, le respect d’appellations contrôlées, etc. De nombreux vignerons rencontrés ont donc placé la problématique climatique au centre de leur réflexion sur l’encépagement", indique Timothée Gaussorgues. Au Mas Serrane, en Terrasses du Larzac, Jean-Pierre Venture a fait le choix de cépages languedociens, certains presque oubliés tels que le morastel, le rivairenc et le terret. Autre choix : des cépages tardifs comme la counoise, le bourboulenc ou la clairette pour leur développement végétatif plus lent, qui permettent de contrebalancer les effets des températures élevées sur la maturité des raisins. 

Dans le Languedoc, le cinsault est un cépage méditerranéen qui a été adopté par de nombreux vignerons pour sa tolérance aux fortes températures. "Nathalie et François Caumette, du Domaine de l’Ancienne Mercerie (Faugères), l’utilisent pour ses rendements importants et pour sa capacité à mûrir lentement", rapporte Tanguy Jean. Si les qualités des cépages autochtones sont reconnues, "leur intégration dans les cahiers des charges des appellations d’origine protégée n’est pas évidente, du fait de la rigidité de ces derniers, voire du manque de soutien de l’Inao", souligne l’étudiant.

Si l’encépagement est un véritable levier de la résilience face aux dérèglements climatiques, ce n’est pas le seul. La problématique est globale, "les stratégies d’adaptation doivent donc être systémiques pour être durables", commente Violette Sorin. D’autant que les dérèglements climatiques sont récurrents. Aussi "la conduite du vignoble, les pratiques viti-vinicoles ou encore l’organisation des exploitations doivent-elles être progressivement repensées pour supporter les effets des changements climatiques sur le long terme", relève Timothée Gaussorgues.

À la fin de leur périple, le trio s’accorde à dire que les viticulteurs rencontrés sont tous des "battants", et que si les effets des changements climatiques modifieront la conduite des vignes, celles-ci existeront toujours, mais d’une autre manière. "La vigne s’adaptera, les hommes aussi", conclut Timothée Gaussorgues. 

Florence Guilhem

 

Paroles de viticulteurs rapportés par les "Raidwiners"

• Didier Barral, vigneron à CabrerollesLa plus mauvaise érosion, c’est l’érosion solaire. Elle brûle et elle cuit la terre. Donc, il faut qu’il y ait toujours une protection sur le sol.” 

• Frédéric Albaret, à la tête du domaine Saint-Antonin et du groupement des ‘Enherbeurs’ : Avec l’enherbement, on obtient des sols riches en humus qui retiennent l’eau. [...] Le pire, ce sont les sols qui se compactent, qui ne retiennent rien et qui font barrière à l’enracinement. L’enherbement, c’est donc des sols vivants, qui ne sont pas compactés et qui favorisent l’enracinement de la vigne.”

• Jean Charles Abbatucci, vigneron corse : "Les cépages autochtones sont des cépages adaptés au terroir qui ne vont pas être impactés par les phénomènes météorologiques extrêmes. Ils ont l’habitude de subir des périodes de canicule, mais aussi des pluies diluviennes."

 

ZOOM SUR : l’agroforesterie : ça marche ?

La question de la compétition entre les arbres et la vigne vient assez rapidement à l’esprit. Sur une même parcelle agricole, en bordure ou en plein champ, la plantation d’arbres dans les vignes présente des intérêts tant d’un point de vue sociétal (impact minimal sur les ressources naturelles) que d’un point de vue environnemental (maintien de la biodiversité) et d’un point de vue économique (diversification des productions). Au Domaine Léon Barral, à Lentheric, dans l’Hérault, Didier Barral, vigneron bio, a délimité ses vignes de haies pour lutter contre l’érosion des sols, protéger la biodiversité et la zone de captage d’eau. Au Domaine Danjou-Banessy, conduit en biodynamie, à Espira-de-l’Agly, dans le Roussillon, les frères Danjou ont également opté pour des pratiques agroforestières en plantant dans les rangs des oliviers et des fruitiers.

Pour maîtriser les compétitions entre les arbres et la vigne, plusieurs techniques existent. La première concerne la gestion des arbres, pour limiter l’ombrage et le développement racinaire, telle que la réduction du système aérien en hiver, l’étêtage de l’arbre, l’élagage du houppier, etc. La deuxième est l’adaptation de l’entretien du sol de la vigne, avec la maîtrise de l’enherbement ou le recours à des couverts temporaires. La troisième, enfin, porte sur les techniques viticoles classiques comme les techniques de fertilisation ciblées, la fertirrigation ou encore l’irrigation. 

F.G.


Rangs de vigne enherbés chez Cédric Guy, vigneron du Domaine de Bon Augure dans la Haute Vallée de l’Orb.

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