Pyrénées-Orientales : histoires d’eau 

Publié le 09 août 2022

Chez Baptiste Cribeillet, David Drilles, Bruno Vila, Pierre Hylari, Fabienne Bonet, et Claude Jorda (© PhD).. 

En pleine vague de sécheresse, les restrictions des usages de l’eau concernent plusieurs secteurs du département, placés en alerte, voire en alerte renforcée pour la vallée du Tech. La perspective d’une interdiction totale d’irrigation agricole a fait monter les syndicats au créneau.     

Un mois de juillet aussi chaud et sec, la France n’en avait pas connu depuis 1959, date de la mise en place des relevés, avec un faible cumul national moyen de 9,7 mm1. Partout la même inquiétude gagne du terrain quant aux besoins en eau potable et en irrigation des terres agricoles, durement frappées par une carence hydrique conséquente.

Manque de concertation avec les services de l’État, hausse des charges et des coûts de production, maintien inévitable d’un accès à la ressource en eau pour les cultures, les doléances du syndicalisme des Pyrénées-Orientales ont conduit la FDSEA, les Jeunes agriculteurs, le Syndicat des vignerons et la Chambre d’agriculture à alerter les pouvoirs publics et le grand public, en conviant les médias à une conférence de presse, le 29 juillet, au Domaine les Roses de Prades, chez l’arboriculteur bio Baptiste Cribeillet, à Saint-Génis-des-Fontaines. Les représentants agricoles ont souhaité faire passer le message d’une même voix : être entendus, consultés et soutenus, sur un sujet aussi crucial et général que celui de la gestion de l’eau, en bonne intelligence. 

Restrictions renforcées

Suite à leur conférence de presse commune, les syndicats étaient encore vigilants. “Sur le secteur du Tech, les vergers doivent encore être récoltés, mais sans irrigation, la récolte sera perdue. Il faudra aussi les alimenter pour la saison prochaine”, alerte Bruno Vila, président de la FDSEA 66, producteur et président des Paysans de Rougeline.

Suite à la tenue d’un comité départemental ‘ressource en eau’, réunissant les collectivités, les élus, les experts et les services de l’État, sous l’autorité du préfet Étienne Stoskopf, le 18 juillet, la situation hydrologique et les prévisions météorologiques augurant “la poursuite d’un été plus chaud et plus sec que la normale”, a conduit la préfecture à limiter les usages de l’eau afin de la préserver et de subvenir “aux besoins essentiels dans les mois à venir”. Sept secteurs du département les plus critiques ont été concernés par ces restrictions.

Des risques d’une interdiction d’irrigation sur le Tech

Ainsi, sur les nappes des secteurs Aspres-Réart, la bordure côtière Nord et de la Têt, en niveau d’alerte, les usages agricoles ont été réduits de 25 %. Sur le secteur du Tech, et sur les eaux superficielles du
bassin versant, en alerte renforcée, les usages ont été réduits de 50 %, “et de 25 % sur le goutte-à-goutte”, précise Bruno Vila. Alors que la filière avait été reçue le 19 juillet par le préfet, qui sera remplacé le 22 août, pour évoquer les sujets d’actualité (zones Natura 2000, ZNT), aucun acteur agricole n’a été sollicité, sachant que l’éventualité d’une interdiction totale d’irrigation sur le Tech a été envisagée par la préfecture. “Impensable et inacceptable”, pour la profession, à la fois pour poursuivre les récoltes avec un apport en eau suffisant et envisager la bonne tenue de la prochaine campagne.

Seul cours d’eau ne disposant pas de barrage, à la différence de la Têt et de l’Agly, le placement du Tech en niveau de crise engendrerait de fortes pertes, selon le président de la FDSEA 66. Entre la campagne des fruits à noyau, jusqu’à fin septembre, dont un tiers est encore à récolter, et les quelques fruits à pépins à venir (poires, pommes, kiwis), et la plantation d’artichauts, qui ont déjà connu une campagne difficile, une telle interdiction serait fatale. “Quand les vergers sont récoltés, on se débrouille, mais au-delà, c’est inimaginable”, prévient Bruno Vila.

La gestion de l’eau en question

“Aujourd’hui, l’irrigation sert à sécuriser nos récoltes, à la fois pour être rentables et ne pas créer des friches permanentes”, clame David Drilles, président du Syndicat des vignerons 66. Au-delà des risques actuels pour les vergers, l’absence de réelle consultation des agriculteurs sur le dossier de l’irrigation reste incompréhensible pour les syndicats. D’autant que “la profession a toujours été à l’écoute et volontaire dans l’adaptation au changement climatique”, estime Pierre Hylari. Conscient que les agriculteurs sont les “plus à même de trouver des solutions” sur un sujet aussi concernant, le président des JA 66 regrette l’absence de retenue d’eau sur le secteur. Si des millions de m3 d’eau sont stockés entre la Têt et l’Agly, “la pluviométrie n’est plus la même qu’avant”, malgré un printemps plus vert avant l’avènement de la sécheresse.

Or, des solutions seraient envisageables, encore faut-il la volonté politique pour impulser des projets de stockage. “Il faut créer des réserves, des lacs artificiels”, avance Bruno Vila. “Les retenues des barrages de Vinça et de Bouillousses sont pleines. On en a besoin pour les Canadair mais, après l’été, l’eau va être rejetée directement à la mer, fin octobre, pour laisser la place aux eaux de pluies”, explique David Drilles. Ces réserves artificielles pourraient être combinées avec des bases de loisirs, permettant de lier attractivité touristique et disponibilité en eau, dans le cadre de projets co-construits entre collectivités et agriculteurs. “Mais le problème est politique”, avance-t-il. Pour le président de la FDSEA 66, les réseaux départementaux d’irrigation conséquents pourraient “connecter ces lacs pour les remplir et les dévier en été pour moins prélever d’eau”.

Vignes : crainte pour les maturités

Si le maraîchage et l’arboriculture ont pu bénéficier de l’eau jusqu’ici, “la vigne va être touchée”, craint Pierre Hylari. Sur abricotiers, en raison des pluies d’avril sur la floraison, des pertes de récolte sont à déplorer à cause de l’humidité, mais la vigne “en a bien profité”, note le président des JA. Pourtant, le vigneron, installé dans la vallée de l’Agly, n’a jamais observé, en douze ans, une telle évolution végétative “en quinze jours au mois de juin”. Si la vigne a pu profiter, après le contre coup du gel, le végétal a pris le pas sur la présence de raisin. “Il ne pleut plus, et les feuilles tombent.” Inquiet pour les maturités après la véraison, certains grains de syrah “n’avaient déjà plus d’acidité”, et certains muscats à petits grains atteignent déjà les 13 degrés. “Même si Rivesaltes est toujours précoce, c’est aberrant.”

De 5 à 6 % de SAU (surface agricole utile), la profession espère atteindre les 10 % en viticulture irriguée. “En goutte-à-goutte, sans irrigation de masse, cela reste raisonnable, dans le respect de l’agriculture et de la protection de la ressource en eau”, plaide David Drilles. En attendant l’arrivée du nouveau préfet en fin de mois, venu des Hautes-Pyrénées, le syndicalisme agricole compte sur une écoute plus attentive de l’administration et des nouveaux élus locaux aux besoins et à l’expertise des premiers concernés par “les réalités de terrain”. 

Philippe Douteau

1 Source : Météo France (27 juillet 2022).

 


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