Pour l’amour du mycélium

Publié le 22 juin 2021

Avec ses pleurotes et ses shiitakés, Romain Loubet est un des producteurs bien connus des marchés carcassonnais de Bezons et de la place Carnot. © O. Bazalge

A Fontiès-d’Aude, Romain Loubet a pris le contrepied de la tradition viticole familiale pour bifurquer vers la culture de champignons. Dans une ancienne cave, il a tout construit de ses mains pour installer sa champignonnière telle qu’il l’imaginait.

Avec ses pleurotes et ses shiitakés, Romain Loubet est un des producteurs bien connus des marchés carcassonnais de Bezons et de la place Carnot. D’ailleurs, bien lui a pris de privilégier cette voie de commercialisation directe, car il le reconnaît lui-même, “discuter avec le client, expliquer comment cuisiner ses champignons, passer ce moment entouré des autres producteurs, c’est ce que je préfère. Je ne retrouvais pas ça en étant dans les vignes, alors j’ai voulu tenter autre chose”.

Le parcours semblait pourtant bien tracé pour l’enfant de Fontiès-d’Aude : des vignes dans la famille depuis plusieurs générations, une jeunesse à arpenter les parcelles familiales, un goût certain pour la mécanique des tracteurs et du matériel agricole le conduisent presque naturellement à une inscription au lycée agricole Charlemagne.

Mais c’est justement en démarrant cet enseignement spécialisé que les premiers nuages de doutes s’élèvent dans le grand ciel bleu de certitudes de Romain Loubet. “C’était en 2000 et l’exploitation venait tout juste de passer en bio, plus par conviction médicale que par intérêt commercial. C’était une époque où le vin bio n’était pas vraiment valorisé, mais mon père avait été malade et ne voulait plus utiliser de chimie. C’est aussi à ce moment-là que je n’avais pas forcément envie de passer mes journées seul dans les vignes”, situe-t-il.

Le passage en bio coïncide avec l’arrêt total du fonctionnement en cave particulière. Les raisins doivent alors être acheminés jusqu’à Quarante, seule coopérative du secteur qui vinifie en bio.

Un retour et des questions

Alors qu’il y rentrait pour apprendre les basiques de l’exploitation agricole, Romain Loubet prend goût aux études et enfile les diplômes comme les perles, enchaînant en sept ans du BEP au Master, en passant par le bac pro et le BTS. “J’ai doucement bifurqué vers l’aspect commercial, qui m’animait plus que les simples aspects techniques. Tout ce cursus n’a fait que me conforter dans mes doutes quant à la reprise des vignes familiales”, enchaîne le producteur de pleurotes.

Il revient pourtant sur les terres de Fontiès en 2007, où il va s’efforcer de faire perdurer l’activité viticole. Les vignes sont qualitatives, mais âgées et mal entretenues, et le matériel commence à sérieusement dater.

Alors Romain sent qu’il faut envisager une alternative. Cette pensée lui trotte dans la tête depuis trop longtemps. Il tente d’abord le maraîchage bio pendant deux ans sur une paire d’hectares. “Je continuais à tenir les vignes, mais c’était chaque année plus compliqué. Nous perdions de l’argent sans pouvoir investir”, se souvient-il.

Et là, comme souvent, une rencontre change tout. “Mon père m’a parlé d’une connaissance près d’ici, à Moux, qui produisait des champignons sur marc de raisins, mais qui avait stoppé son activité. Nous sommes allés le voir et cela m’a tout de suite parlé. Il m’a expliqué les points importants, les fournisseurs de substrats ensemencés... à peine rentré, j’ai commencé à bricoler une installation pour faire un essai !”, abonde Romain Loubet.

Installation et première récolte

Le test n’est pas vraiment concluant, “car je n’avais pas utilisé un marc bien pasteurisé”. Mais l’histoire est en route, et Romain Loubet a trouvé le chemin dans lequel il veut s’engager. Après les ultimes vendanges de la propriété en 2012, il entame sa démarche d’installation de jeune agriculteur en 2013, pour cultiver des pleurotes.

Plutôt dégourdi dès qu’il s’agit de bricoler, Romain Loubet retape seul l’intégralité de la cave qui abritera ses étagères à champignons. Dalle, isolation, plancher, soudure, plomberie, tout le financement de sa DJA (Dotation jeune agriculteur) passe dans l’installation, à laquelle il ajoute une bonne dose de récupération et d’achats d’occasion, du rayonnage de supermarché aux systèmes de chauffage et de brumisation.

Car il ne faut pas se rater avec ces champignons saprophytes (qui décomposent les matières organiques), en particulier lorsque les températures s’élèvent bien au-delà des 16°C optimaux. “Si le froid ne fait que stopper leur activité, la chaleur les tue complètement. C’est pour cela que j’arrête de produire de juin à septembre”, glisse-t-il. De même, le pleurote nécessite 70 % d’humidité, alors que le shiitaké en attend 100 %. 

à force de persévérance, il récolte et fait ses premières ventes en 2015, “même si ce n’était pas gagné. Car hormis ceux issus de la cueillette, nous ne sommes pas dans un pays de champignons cultivés, j’ai quand même peiné les 2-3 premières années”.

Autres variétés et substrats auto-produits

Mais peu importe, Romain Loubet le constate, sa force, c’est le contact avec le client. Alors à force d’écumer les marchés et d’aller à la rencontre des restaurateurs et distributeurs locaux, la fidélisation opère et il passe en bio en 2018. “J’aime être avec les gens. Donc en prenant le temps d’expliquer le produit, comment le cuisiner, les choses se sont installées. Je suis passé en bio en 2018, puis il faut reconnaître que le premier confinement de 2020 a été un vrai coup de fouet pour la vente en direct sur les marchés. On a senti que les gens revenaient vers ça”, résume-t-il.

Depuis son retour sur l’exploitation, c’est la première fois qu’il vit réellement de son activité. à la fois calme et débordant d’énergie, on devine l’homme bouillonnant d’idées de développement. Outre le shiitaké et ses vertus anticancer, les producteurs asiatiques cultivent une soixantaine de champignons différents. “Le choix est donc vaste”, sourit-il. Mais c’est plutôt vers le développement de ses propres substrats qu’il pense pouvoir se diriger. “La difficulté repose sur l’ensemencement et l’incubation des blocs de substrats de céréales. J’ai envie de tester l’incubation d’autres champignons sur des substrats plus riches en matières grasses. Cette richesse bloque à la fois le développement d’autres champignons et augmente les rendements de production”, dessine-t-il.

Et ainsi offrir encore plus de choix et de discussions à ses fidèles clients des marchés.

Olivier Bazalge


Le shiitaké contient des quantités importantes de plusieurs vitamines et minéraux. Son principal composé actif est le lentinane, un sucre qui aurait des propriétés anticancer. © O. Bazalge

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