Peur sur l’agneau

Publié le 14 avril 2020

Après une période de flottement liée aux annonces de confinement, la vente directe semble être un compromis intéressant pour les éleveurs afin de fournir une clientèle locale désireuse de consommer de l’agneau pour Pâques.

Moins d’un mois avant la fête de Pâques, la population française a été placée en confinement généralisé à domicile. Pour la filière ovine, le coup est rude en cette période charnière pour la consommation d’agneau français et étranger. Si la distribution d’agneau étranger intra-communautaire a pu être largement ralentie, il n’en va pas de même pour l’agneau néo-zélandais, commandé bien avant le début de la crise du Covid-19.

Président de la section ovine de l’interprofession bétail et viande Interbev, Maurice Huet situe rapidement la “catastrophe économique” à laquelle a tâché de faire face la filière ovine lorsque le confinement général a été proclamé le 17 mars dernier. “Lors de cette semaine-là, les chiffres d’abattage étaient en phase avec ceux de l’an dernier, bien que nous ayons constaté un léger reflux sur la fin de semaine suite à l’annonce de confinement. Les semaines 13 et 14 ont ensuite été marquées par une très forte baisse des abattages d’agneaux, 20 000 têtes de moins par semaine par rapport à l’an dernier”, assure ainsi Maurice Huet. L’interprofession a décidé de réagir vite en tenant une réunion d’urgence dès le 19 mars pour établir un plan d’action de réponse au scénario catastrophe qui était en train de se profiler.

“Nous avons essayé d’imaginer les actions à mener et les réponses adaptées à cette situation pour aider la filière, car les repas de famille n’allaient pas pouvoir se tenir, ni les moments festifs et les réunions de groupes occasionnés par le week-end de Pâques. En matière de consommation de viande d’agneau, c’était très mal engagé”, reprend Maurice Huet. En effet, l’interprofession précise à quel point Pâques est traditionnellement une période cruciale pour la consommation de viande d’agneaux et de chevreaux français, particulièrement cette année, où elle se positionne à un carrefour de fêtes religieuses : les Pâques juive, catholique, orthodoxe et le début du Ramadan musulman.

Communication pour consommer de l’agneau français

Une vaste campagne de communication d’urgence a ainsi été mise sur pied dès le début du mois d’avril pour, à travers tous les types de médias, inciter à consommer de l’agneau français malgré la période de confinement. “Nous sentons déjà un premier effet lié à cette campagne, avec un frémissement de reprise des abattages en fin de semaine dernière. Il peut encore se passer des choses intéressantes d’ici la fin de cette semaine”, confie encore Maurice Huet.

Outre cette campagne ciblée pour les consommateurs, Interbev a re-sensibilisé l’ensemble des opérateurs de la filière au travail de découpe de plus petits morceaux. “Nous avons réactivé un travail de sensibilisation que nous avions déjà mené auparavant pour répondre à la demande qui peut exister pour des familles monoparentales ou des personnes seules. Là, c’est la même chose, les consommateurs pourront manger de l’agneau à Pâques dans des configurations plus réduites. En proposant de plus petits morceaux, on encourage cette consommation”, ajoute Maurice Huet.

À présent, Interbev ne peut que se féliciter des efforts fournis par beaucoup d’opérateurs qui ont joué le jeu de l’agneau français, au détriment des origines étrangères lorsque c’est possible. Thimoléon Resneau, président de la Fédération départementale ovine (FDO) audoise, et siégeant à la fédération nationale, explique ainsi que “42 % environ de la consommation annuelle nationale est couverte par de l’agneau français. Les pays britanniques, en comptant l’ensemble de l’Irlande, fournissent quasiment la même proportion, et le reste vient ensuite de Nouvelle-Zélande et un peu d’Espagne.” Pour la période de Pâques, l’interprofession indique que ce sont 18 000 tonnes d’agneau qui sont écoulées, dont 8 000 t de français et 10 000 t d’importation, dont 2 000 t en provenance de Nouvelle-Zélande.

Regain de la vente directe et du circuit local

Les opérateurs ont donc essentiellement basculé d’importants volumes d’agneaux d’origine intra-communautaire vers de l’agneau produit en France. “Les commandes d’agneaux néo-zélandais ont été effectuées il y a plusieurs mois, bien avant le coronavirus. Sachant qu’il faut six semaines de transport en bateau, c’était impossible de ne pas écouler cette origine. C’est pour cela que les opérateurs ont pu jouer le jeu en arrêtant de commercialiser les agneaux d’origine intra-communautaire au bénéfice de l’agneau français”, reprend Maurice Huet. Il insiste toutefois sur les répercussions de cette situation dans les semaines et mois à venir, avec des cours qui sont en train de baisser à cause des stocks d’agneaux disponibles dans les pays de l’Union européenne, “mais les volumes français ont été tenus à un bon niveau grâce à la solidarité des opérateurs français”, se réjouit-il.

Dans notre région, à l’annonce du confinement généralisé, les filières locales se sont rapidement inquiétées des conséquences possibles sur la consommation du classique agneau pascal. Ainsi, à l’atelier de découpe de Couiza, dans l’Aude, le directeur Thierry Rimbaud explique qu’entre le 15 et le 31 mars, beaucoup d’éleveurs ont dû annuler la prestation de découpe devant l’incertitude de la situation. “Cette situation exceptionnelle a généré du stress pour les éleveurs qui ne savaient pas comment ils allaient pouvoir distribuer et livrer leurs produits. Nous avons enregistré une baisse de 80 % de notre activité en semaine 13”, retrace-t-il. Puis, les possibilités de livraison à domicile ou de retrait de commandes ont relancé l’activité pour tous les éleveurs qui ont l’habitude de travailler en circuit local. Sandrine Campillo, gérante de l’abattoir de Quillan, a pu le constater avec le retour d’un tonnage conséquent, “en semaine 14, nous avons dû programmer une journée supplémentaire pour les ovins, et cette semaine suit la même tendance. On sent qu’il se passe quelque chose avec la vente directe. Notre tonnage est dans les clous de l’année passé”, abonde-t-elle.

Prolongation de la période d’engraissement des agneaux

Brigitte Singla, éleveuse d’ovins au Caylar et présidente du syndicat des éleveurs de l’Hérault, confirme que le nombre de commandes a fortement diminué quand le confinement a été proclamé, “en grande partie à cause de l’arrêt total de la restauration et d’une baisse d’activité pour les bouchers”. Elle se réjouit toutefois du regain d’intérêt des particuliers pour la vente directe, même si celle-ci ne devrait pas régler tous les problèmes de volume. La communication opérée autour de l’agneau français a pu produire ses effets, mais Brigitte Singla n’oublie pas de préciser qu’une bonne partie des agneaux français est exportée et qu’avec l’arrêt des échanges internationaux, ce débouché se complique. “Mais l’export vers l’Afrique du Nord continue de fonctionner grâce au maintien de l’activité du port de Sète. Mais ce sont plutôt des agneaux ‘Label rouge’ qui sont priorisés”, précise toutefois Thimoléon Resneau.

Brigitte Singla garde bon espoir que les agneaux n’ayant pas pu être abattus comme prévu en vue du week-end pascal puissent être écoulés dans les semaines suivantes. “Lors des passages dans les exploitations, les techniciens de la Chambre d’agriculture présentent des protocoles de prolongation de la période d’élevage pour rallonger la période d’engraissement des agneaux qui ne peuvent être abattus”, explique ainsi Claude Descous, chef de service du pôle élevage de la Chambre d’agriculture de l’Aude. Il ajoute d’ailleurs que la période est également un pic de production laitière, et compte tenu de la baisse de demande pour les fromages liée au Covid-19, les éleveurs qui ne disposent pas de structures nécessaires à la congélation du caillé se retrouvent dans une impasse technique. “Là-aussi, les opérateurs laitiers font circuler des fiches techniques de diminution de la production laitière pour ne pas perdre de lait”, termine Claude Descous.

Olivier Bazalge


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