Les riziculteurs veillent au grain

Publié le 03 novembre 2020

Reconnu IGP depuis le 6 juin 2000, le riz de Camargue n’est pas encore assez valorisé, en raison des restrictions d’usage de produits de désherbage, de baisse des surfaces et de la concurrence européenne et asiatique. © PhD

Des rendements plus que corrects, mais des surfaces en baisse. Une demande croissante des consommateurs pour l’IGP Riz de Camargue, mais une production trop faible pour assurer l’autosuffisance. Une filière bâtie à l’échelle européenne, mais confrontée à des distorsions de concurrence qui inquiètent la profession... La riziculture est à un tournant, au confluent d’un avenir incertain et d’un soutien politique fortement attendu, pour assurer sa pérennité.

La campagne touche à sa fin dans le bassin rizicole méditerranéen.

Alors que les récoltes des 14 000 ha de rizières de Camargue et du Narbonnais laissent présager des volumes proches des 75 000 tonnes, en légère baisse, la moisson 2020 a bénéficié d'un climat favorable, moins marquée par les pluies de 2019. Dans le delta du Rhône, les rendements sont jugés "globalement bons" selon Cédric Santucci, riziculteur à Saint-Gilles (150 ha), et vice-président de la Chambre d'agriculture du Gard. Dans la Camargue gardoise (plus de 2 000 ha), ils sont compris entre 5,8 et 6 t/ha. Des résultats satisfaisants, mais là où le bât blesse, c'est au niveau des surfaces, en baisse constante, en raison des incertitudes liées au maintien des Maec (Mesures agroenvironnementales et climatiques) dans le cadre de la prochaine Pac, et des impasses techniques induites par des normes phytosanitaires peu favorables aux solutions de désherbage en France.

Veiller au maintien des surfaces 

La culture a beau être adaptée à son environnement, aux terres inondées et aux sols salinisés, malgré tout, la production de riz de Camargue demeure encore "assez peu valorisée", malgré son IGP reconnue depuis 2000. Entre les 2 000 ha de surfaces côté Gard, et les 11 000 ha dans les Bouches-du-Rhône, ainsi que deux exploitations dans le secteur de Narbonne, les rizières peinent à retrouver leurs couleurs d'antan, lorsqu'au plus haut, elles atteignaient 25 000 ha. "Il y a huit ans, les rizières gardoises couvraient 4 500 ha", se souvient Cédric Santucci. 

Malgré une appétence pour l'IGP Riz de Camargue, et alors que les ventes "ne cessent d'augmenter", de + 20 % en un an, la production française est à la traîne, constate Cédric Santucci, et les industriels "veulent acheter le moins cher possible". Délicate équation. Les producteurs changent alors leur fusil d'épaule et tentent de passer au blé dur, "mais, en Camargue, dans les marais, on ne dégage pas assez de marge", souligne le riziculteur. La transition des cultures inondées à des cultures sèches n'est pas aisée. Ici, rien ne vaut le riz. 

Phytos : face à l'impasse 

"On pourrait bien élargir les plantations à 5 000 ha de plus, mais l'impasse technique nous empêche d'aller plus loin", analyse Bertrand Mazel, président du Syndicat des riziculteurs de France et de l'Union des riziculteurs européens (Italie, France, Espagne, Grèce et Portugal). 

"L'étau se resserre", annonce Cédric Santucci, quelque peu déconcerté par l'état des rizières au fil des années. "Les miennes sont de plus en plus sales." La faute notamment aux mauvaises herbes, fléau récurrent, mais compliqué à endiguer, en raison des normes françaises ajoutant un frein supplémentaire à celles imposées par l'Union européenne. "C'est le nerf de la guerre", estime le vice-président de la Chambre d'agriculture du Gard. "La plupart des pays producteurs appliquent les normes européennes, mais la France en ajoute d'autres."  Ainsi, dans le tableau des désherbants autorisés en 2019, l'Italie peut utiliser 24 molécules, 18 pour l'Espagne, et 8 pour la France. Cette distorsion de concurrence intra-européenne pourrait bien signer "l'arrêt de la riziculture", alerte Cédric Santucci. En Camargue, les principaux ennemis dans les rizières sont les mauvaises herbes. S'il existe des solutions de biocontrôle contre la pyrale, les herbes se développent très vite dans cet environnement propice, baignées dans l'eau, et favorisées par la chaleur. Même les rotations ne peuvent pas les empêcher de proliférer. "Après trois ou quatre ans, en replantant du riz, les mauvaises herbes reviennent, après des années de dormance". 

Reste la technique du faux-semis pour détruire le plus de mauvaises herbes, quitte à planter un peu plus tard. 

Mêmes combats des deux côtés du delta 

La perspective d'un effondrement des surfaces fait craindre pour l'avenir de toute une filière, structurée autour des usines et des unités de transformation. Il y a bien l'option bio (22 % des surfaces), "ça marche", reconnaît Cédric Santucci. S'il est mieux valorisé, notamment pour les manadiers et éleveurs, cela s'avère plus compliqué d'opérer de longues rotations avec du riz bio. "Après un an, il faut sortir. Encore faut-il quitter une culture inondée, et en trouver une autre rentable." 

La durabilité des exploitations est conditionnée à la stabilité de la filière riz. "Sans coup de pouce de l'État français, comment certaines vont pouvoir survivre avec des marges nulles ou négatives", s'interroge Cédric Santucci. L'agriculteur rappelle l'importance des cultures immergées, véritables tampons dans les nappes phréatiques contre la salinisation des terres. "Sans eau douce, cela peut nuire à d'autres cultures", prévient-il. 

D'autant que la question de l'eau est centrale pour la culture du riz de Camargue, dans le Gard comme dans les Bouches-du-Rhône, alors que des distorsions existent entre les deux territoires. Dans un souci de rapprochement, les Chambres d'agriculture des deux départements souhaitent peser dans l'harmonisation des aides Maec. "Il est encore trop tôt pour s'avancer", indique Bertrand Mazel, prudent quant à l'avancée des discussions. "Il s'agira de savoir si les aides seront décentralisées entre l'État et les Régions (Occitanie et la Région Sud)", ce qui peut causer des écarts entre les deux territoires. "On ne souhaite pas de frontières politiques", appuie Cédric Santucci, un rien amer. À défaut du riz.

Philippe Douteau 



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