Les agriculteurs cévenols battent le pavé

Publié le 06 septembre 2022

Les agriculteurs ont déversé des oignons, du fumier et des pommes impropres à la consommation devant la sous-préfecture du Vigan, à la fin de leur manifestation, jeudi 25 août. © Origine Cévennes

Excédés par les restrictions d’eau, alors que c’est la pleine période d’arrosage pour leurs cultures, les agriculteurs des Cévennes, toutes filières confondues, ont manifesté, le 25 août, avant d’être reçus à la sous-préfecture du Vigan.

Jeudi 25 août, 9 heures. Une trentaine de tracteurs roulent au pas sur la Départementale 999 entre Pont-d’Hérault et Le Vigan, provoquant un bouchon de 6 km sur la petite route gardoise. Accompagnés d’une centaine de producteurs d’oignons doux, d’arboriculteurs, d’éleveurs et de maraîchers, soit la quasi-totalité des agriculteurs du territoire, le cortège se rend à la sous-préfecture du Gard, pour dire haut et fort son désarroi face aux interdictions d’irriguer prononcées depuis le début du mois d’août. Arrivé en fin de matinée au Vigan, le cortège de tracteurs déverse du fumier, des oignons et des pommes impropres à la consommation sur le parvis de la sous-préfecture.

Si ce type de manifestation agricole est somme toute assez classique, celle-ci “marquera les esprits”, croit fermement le directeur de la coopérative ‘Origine Cévennes’, Thomas Vidal. Et pour cause. Que les agriculteurs des Cévennes, toutes filières confondues, battent le pavé, pour exprimer leur ras-le-bol, ainsi qu’ils l’ont fait, ce 25 août, est inédit, à la différence de leurs confrères nîmois qui manifestent régulièrement. Hormis une manifestation d’éleveurs, en 2015, contre la Politique agricole commune (Pac), les agriculteurs cévenols n’étaient pas depuis redescendus dans la rue. C’est dire que la coupe est pleine. En cause : l’arrêté sécheresse pris par la préfecture, le 4 août dernier, face aux tensions sur la ressource en eau.
Et si l’arrêté a fini par mettre le feu aux poudres dans les Cévennes, c’est parce que les agriculteurs gardois ne comprennent pas que, à quelques kilomètres de chez eux, leurs homologues héraultais peuvent continuer à irriguer leurs cultures, la nuit. “À Ganges, on peut arroser toutes les nuits. Pourquoi pas nous ? On ne comprend pas ce deux poids deux mesures de la part des autorités préfectorales”, s’agace le directeur de la coopérative. Pourtant, c’est bien le même fleuve Hérault qui borde les deux communes, et l’apport de la Vis, à l’amont de Ganges, n’explique pas tout. Si la colère des agriculteurs est montée d’un cran, c’est parce que  “beaucoup d’entre nous se sont mis en règle. On a fait des bassins, on a mis des compteurs. Nous avons donc fait des efforts, mais aucune reconnaissance des pouvoirs publics n’est venue en retour. Aussi la colère ne pouvait qu’éclater”, ajoute-t-il.

Oignons, pommes et élevage : des productions à la peine

Et de la colère à son expression sur le terrain, la décision est tombée sous le sens pour les représentants de la coopérative, réunis en conseil d’administration, le 17 août dernier, à la suite du constat sur les rendements d’oignons doux des Cévennes, qui ne seront pas au rendez-vous, en raison des effets de la sécheresse et des dégâts provoqués par l’invasion de cicadelles dans les parcelles. “Sur le tonnage brut récolté, on s’attend à une perte de 30 à 40 %. L’an dernier, nous avions commercialisé autour de 2 400 t. Aujourd’hui, on ne sait pas si on arrivera à faire ne serait-ce que la moitié. Le désarroi est grand chez les producteurs d’oignons. Et, au niveau de la coopérative, si l’on a moins de tonnage à vendre, on aura recours à de l’activité partielle. L’impact est à tous les niveaux”, s’inquiète-t-il déjà. Sans compter les difficultés accrues que ne manqueront pas de rencontrer les jeunes exploitants qui se sont installés pour se lancer dans la production d’oignons doux et qui, pour ce faire, ont eu recours à des crédits.

Les craintes en termes de récolte sont tout autant partagées chez les arboriculteurs. Entre des petits calibres de pommes, des colorations faibles sur les variétés rouges, des fruits brûlés par la sécheresse et des chutes prématurées de fruits dans les vergers, “cela va être compliqué”, prévoit Jean-Philippe Guibal, représentant les arboriculteurs du Pays viganais. Et s’il fallait en rajouter, faute de pouvoir irriguer à quelques semaines de la récolte, les agriculteurs qui ont demandé des dérogations se les sont vus refuser systématiquement. “Que l’on refuse notamment l’accès à l’eau à un jeune qui vient de s’installer, cela m’a rendu fou. Mais où on va ? Ici, il n’y a que des petites exploitations familiales, mais qui font vivre tout notre territoire. Aussi doit-on se battre pour les jeunes”, martèle-t-il.

La situation est tout aussi critique du côté de l’élevage. Si la première coupe de fourrage a atteint les 80 %, les deuxième et troisième n’ont rien donné. “L’hiver sera long. Et d’autant que les récoltes de céréales dans les Causses, notamment le maïs, dont on se sert pour compléter l’alimentation de nos bêtes, seront à la baisse. Je ne sais pas où on va”, s’inquiète Marc Delpuech, éleveur et président du Syndicat ovin du Gard. Entre un approvisionnement qui se réduit comme peau de chagrin et des coûts de fourrage qui flambent, la spéculation va bon train. Et, à l’instar des représentants des autres filières, reçus à la sous-préfecture, il a joint sa voix pour insister auprès de la sous-préfète sur la nécessité de l’accès à l’irrigation pour toutes les filières agricoles, ainsi que la création de retenues collinaires, avec des financements publics, “car les investissements à l’échelle individuelle sont trop lourds au vu de la taille de nos exploitations”.

Revendications des agriculteurs

Outre l’harmonisation des arrêtés sécheresse entre le Gard et l’Hérault, pour leur secteur, les représentants agricoles ont donc demandé la création de bassins et retenues collinaires, car les bassins de stockage ne suffisent plus face au dérèglement climatique. “On n’est pas des voleurs d’eau, et on ne fait pas n’importe quoi avec cette ressource. Si on ne peut plus arroser, on fait comment pour produire et vivre ?
Sans eau, il n’y a plus d’agriculture”, martèle Philippe Boisson. Le “hic” est que tous les dossiers de création de bassins sont bloqués depuis septembre 2021, la Région attendant la refonte de la Pac. Autre point soulevé : les traitements. “Il ne faut pas laisser des filières sans solution dans la lutte contre les ravageurs. Qu’il y ait un tri dans les matières actives se comprend parfaitement, mais il ne faut pas toutes les enlever d’un coup”, insiste-t-il.

Mais la question de fond est comment va-t-on affronter le changement climatique ? “Si c’est en durcissant la réglementation, on ne mangera plus de produits locaux d’ici 10 à 15 ans”, ajoute-t-il, avant de craindre que plus aucun jeune n’ait envie de prendre la relève, ce qui signerait la fin définitive de l’agriculture dans les Cévennes. “Est-ce que l’agriculture doit être prioritaire ? Il va bien falloir répondre à cette question. On ne peut plus se contenter de traiter l’urgence. Aussi l’agriculture doit-elle être une priorité par rapport à l’accès à l’eau, même si elle ne doit pas être la seule. Il faut lui donner des perspectives et répondre, enfin, clairement sur ce que l’on veut faire de notre agriculture”, insiste, de son côté, Olivier Crégut, trésorier de la FDSEA du Gard.

Et tous d’espérer que les échanges avec la sous-préfecture ne restent pas sans suite. “Si on n’a pas de réponse, ça va chauffer, et, cette fois-ci, on ne va pas manifester dans le calme comme on vient de le faire. Ce que l’on veut, ce sont des retenues collinaires et que les services de l’État arrêtent de prendre des décisions à l’aveuglette”, s’énerve Jean-Philippe Guibal. À la colère pourrait bien succéder la révolte... 

Florence Guilhem


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