La Coopération agricole Occitanie fait face aux tensions

Publié le 05 mai 2022

Ludovic Roux, Jean-Louis Cazaubon, Yves Madre, Bernard Ader et Chloé Martin ouvrent le débat sur les enjeux de l’agriculture suite aux multiples crises, lors de l’assemblée générale de La Coopération agricole Occitanie, le 22 avril. © M. Masson

C’était l’assemblée générale ordinaire de La Coopération agricole Occitanie, vendredi 22 avril. A cette occasion, de nombreux professionnels de l’agriculture sont intervenus, notamment sur les tensions liées à l’instabilité économique et géopolitique.

Cela fait deux mois que le conflit ukrainien a démarré et perdure. Et depuis, le coût des matières premières ne cesse d’augmenter. Lors de l’assemblée générale ordinaire de La Coopération agricole Occitanie, qui a eu lieu vendredi 22 avril au lycée Charlemagne, à Carcassonne, de nombreux thèmes ont été abordés. Outre l’assemblée générale statutaire, des professionnels de l’agriculture et de l’alimentation se sont succédé autour d’un thème qui inquiète de plus en plus les agriculteurs : les tensions actuelles liées au conflit ukrainien et à l’inflation et aux difficultés d’approvisionnement qui en résultent.

“La sécurité alimentaire n’est pas un acquis”

Trois ans de crise et un incendie ? “En 2021, on va mieux qu’en 2020, mais on n’a pas encore trouvé le niveau de 2019”, débute Yves Madre, directeur de Farm Europe. Pour lui, même si la crise sanitaire est loin d’être terminée, elle a allumé une mèche qui a semé un incendie dans le monde de l’agriculture et de l’agroalimentaire. En cause, plusieurs facteurs : “une logistique de chaîne et une demande qui peine à redémarrer, la hausse spectaculaire du prix des carburants qui impacte le transport des produits (dont le transport maritime)”, poursuit-il, “sans compter l’augmentation du coût des intrants qui a jeté de l’huile sur le feu”.

La crise ukrainienne, elle, a ravivé les braises avec un approvisionnement de plus en plus difficile, notamment du côté des matières premières (blé, tournesol, maïs, filière OGM, engrais), mais aussi du côté énergétique avec le gaz, “sachant que l’Union européenne importe 40 % de gaz russe”, précise Bernard Ader, président de la Commission Europe LCA et vice-président de Copa Cogeca. Alors que l’Union européenne estimait en 2019 que la sécurité alimentaire n’était plus une priorité, les derniers événements ont bien démontré que celle-ci n’était jamais acquise. Pour Yves Madre, “il est urgent d’augmenter la production sur les matières premières indispensables”, afin de rendre à l’Europe et à la France leur souveraineté alimentaire. Car si la campagne agricole 2022 est très fortement impactée, celle de 2023 ne sera pas en reste, observe Yves Madre, avec une perte de rendements estimée entre “40 et 70 %”, tout en précisant qu’il est difficile d’évaluer les conséquences de ces multiples crises à l’heure actuelle. Heureusement, au niveau national, comme européen, “des mesures ont été et continuent d’être prises”, rassure-t-il.

Des fonds pour sauver l’agriculture 

En effet, rien que pour pallier à la crise en 2022, 500 millions d’euros d’aides ont été débloqués par l’Union européenne, soit “200 % de plus que ce qui était prévu”. Des aides élargies à un certain spectre, alliées à des mesures qui permettront au marché de se maintenir et aux agriculteurs de “pouvoir sortir la tête de l’eau”. Toutefois, pour Yves Madre, le plus important reste de lever les contraintes des importations, “car nous allons avoir des limites”, prévient-il. Et à cela s’ajoute le plan  ‘Farm to fork’ qui est remis en question, et dont le calendrier est bouleversé par les derniers événements.

‘Farm to fork’, une stratégie concrète aujourd’hui ? 

La stratégie ‘Farm to fork’ (‘De la ferme à la fourchette’), portée par la Commission européenne dans le cadre du Green Deal, a été adoptée à 452 voix pour et 170 contre (avec 76 abstentions) le 20 octobre 2021, et vise, à échéance 2030, à réduire de moitié l’usage des pesticides, de 20 % celui des engrais et de baisser de 5 % les ventes d’anti-microbiens pour les animaux d’élevage, tout en consacrant un quart des terres cultivées à l’agriculture biologique (+ 10 %). Mais l’organisation agricole européenne Copa Cogeca a tiré la sonnette d’alarme, indique Bernard Ader, qui craint “un risque d’effondrement de rendements”, surtout aujourd’hui, dans ce contexte trouble. Si le texte prévoit toutefois “d’intensifier les efforts par l’adaptation des règles de concurrence pour renforcer la position des agriculteurs d’approvisionnement”, ce qui permettrait aux consommateurs d’augmenter leur pouvoir d’achat de 10 %, tout en faisant bénéficier les agriculteurs d’une hausse de revenus de 15 % , il réclame aussi “des mesures pour réduire la surconsommation de viande” et la disparition de l’élevage en cage. Une mesure incompatible avec l’objectif principal du plan : celui de réduire les émissions de gaz à effet de serre dues au transport de produits alimentaires. “Les augmentations des importations de produits alimentaires, notamment de viande risquent de bondir de 2 à 58 % selon les effets de la crise”, s’inquiète Yves Madre. Des mesures qu’il juge bénéfiques pour l’environnement et le bien-être des animaux, mais à double tranchant en ce qui concerne le but de parvenir à une résilience alimentaire sur le territoire français, notamment occitan. L’Union européenne et la Région Occitanie souhaitent mettre les bouchées doubles pour y parvenir, quitte à devoir faire des compromis. 

Réagir face à l’imprévu 

“On pensait que jamais, ô grand jamais, la Russie n’envahirait l’Ukraine”, explique Bernard Ader. “Nous sommes encore dans une réaction face au conflit, et on se rend compte que l’alimentation est une priorité, surtout dans un contexte de guerre (...). Il faut repenser les systèmes qui permettent de l’organiser et de nous approvisionner. Sans compter que l’inflation – surtout sur les carburants – a d’énormes répercussions sur les coopératives qui doivent tout repenser, et remettre à plus tard certaines grandes transformations comme la transition numérique pour accroître leur attractivité.” Pour Ludovic Roux, même si le Smic a augmenté trois fois ces deux dernières années, le chiffre d’affaires reste limité, et les agriculteurs peinent à produire plus avec la pression d’une transition vers une agriculture biologique. “Nous n’arrivons plus à fournir le marché national et international malgré les demandes fortes”, s’inquiète-t-il. Et la viticulture est fortement touchée avec des pénuries de matières sèches, des vignerons qui ne parviennent plus à mettre en bouteille et des difficultés d’approvisionnement en intrants, “craignant une faillite de masse dans le secteur”.

De son côté, Jean-Louis Cazaubon, vice-président de la Région Occitanie, s’inquiète du comportement des consommateurs qui, face à la hausse des prix des produits alimentaires, “vont s’approvisionner là où c’est le moins cher”, rompant  ainsi le lien avec les agriculteurs et le circuit court. Les producteurs locaux perdent, “tout comme les consommateurs”. La priorité : relocaliser, sensibiliser et engager l’ensemble des acteurs. Tout en insistant sur la richesse de la région et de sa forte capacité à produire et à répondre à la demande, “mais cela ne pourra être possible qu’avec des investissements massifs”, renchérit-il.

Une boîte à outils pour se relever 

L’Union européenne a débloqué des fonds de façon massive et revoit ses plans afin qu’avec ses membres, elle puisse parvenir à une résilience alimentaire. Une chose tout à fait possible, selon Ludovic Roux, qui estime “que l’Occitanie dispose d’une boîte à outils pour se relever comme l’ont prouvé les nombreux intervenants qui ont pris la parole”. Il insiste : “Nous sommes en capacité de réagir, mais il faut le faire vite, grâce à des dispositions plus efficaces et plus rapides, ce qui permettra de gérer le potentiel et nos capacités de production qui sont bien présentes.” Pour cela, Ludovic Roux compte sur des aides financières nombreuses, ainsi que sur une solidarité forte. “L’agriculture était déjà confrontée à de nombreux défis, tels que la transition de l’agriculture vers le bio, le réchauffement climatique”, et doit désormais composer avec les nouveaux challenges qui se présentent. Mais, comme l’ensemble des intervenants, il reste optimiste : “On va s’en sortir, nous avons tous les outils pour.” 

Margaux Masson


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