“L’appellation Languedoc est entrée dans une phase de transition accélérée”

Publié le 14 juillet 2020

Jean-Benoît Cavalier : “Aujourd’hui, comme demain, choisir de produire de l’appellation Languedoc ne peut se faire que sans compromis.”

À la suite de l’assemblée générale du syndicat AOC Languedoc, le 25 juin dernier, et de son conseil d’administration, le 6 juillet, tour des questions d’actualité et des enjeux futurs de l’appellation avec son président, Jean-Benoît Cavalier, viticulteur à Vacquières (34).

Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous rappeler la genèse de l’AOC Languedoc ?

Jean-Benoît Cavalier : “La mise en place d’une appellation régionale avait déjà été envisagée dans les années 60, période à laquelle est née ‘Coteaux du Languedoc’. Mais l’appellation ne s’est réellement concrétisée qu’en 2007 lors de la reconnaissance de l’AOC Languedoc, constituée par l’extension des ‘Coteaux du Languedoc’ aux AOC déjà existantes, et dont les critères correspondaient à ceux déjà définis pour l’AOC ‘Coteaux du Languedoc’. Il s’agit donc d’un regroupement d’appellations d’une même famille, les contours et limites de ‘Languedoc’ découlant des limites propres à chacune des appellations existantes. L’aire géographique démarre des portes de Nîmes pour aller jusqu’aux Pyrénées, et se superpose avec toutes les appellations, passant donc par les quatre départements que sont le Gard, l’Hérault, l’Aude et les Pyrénées-Orientales. Une fois cela dit, nous avons lancé une étude des potentialités géographiques d’extension de cette aire, notamment au nord-ouest de l’aire actuelle de l’AOC Languedoc.”

Quelles sont les raisons à l’origine de cette étude ?

JB-C : “Avec le réchauffement climatique se pose la question où pourrait-on aller plus loin sur le territoire, tout en gardant la possibilité d’être dans les critères de l’appellation ‘Languedoc’. La seconde raison à l’origine de cette étude, que nous avons confiée à Éric Rouvellac, professeur de géographie, est la demande formulée par un groupe de vignerons d’une vingtaine de communes, dans la vallée de l’Orb et la vallée du Jaur, son affluent, pour être rattaché à l’appellation ‘Languedoc’. Le syndicat a donc décidé de prendre ce territoire comme une première zone d’étude pour se poser la question des potentialités géographiques d’extension de l’AOC Languedoc.”

Le syndicat travaille à la hiérarchisation des 38 AOC et dénominations au sein de l’appellation Languedoc pour avoir une offre plus lisible sur le marché. Où en êtes-vous ?

JB-C : “L’ensemble du travail de hiérarchisation n’est pas encore achevé aujourd’hui, certaines AOC et dénominations ayant fait un travail plus avancé que d’autres dans la mise en évidence de leur spécificité, de leur notoriété et dans la reconnaissance des conditions de production restrictives. Dans cette démarche de hiérarchisation, nous avons finalisé notre travail entre l’AOC Corbières et l’AOC Languedoc. Les cahiers des charges entre ces deux AOC étaient substituables l’un à l’autre, il a donc fallu renforcer la différence entre les deux appellations. Pour ce faire, on a, par exemple, modifié les rendements, qui ne doivent pas dépasser, pour les rouges, 48 hl/ha pour l’AOC Corbières et 50 hl/ha pour l’AOC Languedoc. Les Corbières mettent plus en exergue l’utilisation du carignan alors que le Languedoc est plus sur la syrah, le grenache et le mourvèdre, pour citer une autre distinction.

Par ailleurs, une démarche est en cours pour que Montpeyroux fasse désormais partie des dénominations de l’AOC Languedoc. Une commission de consultants, nommée par l’Inao, s’est déplacée sur site pour travailler sur l’aire géographique, suite à la demande du syndicat d’un élargissement de l’aire pour intégrer Montpeyroux. Normalement, l’AOC Languedoc-Montpeyroux devrait être reconnue.”

À présent que vous évoquez les cépages, des nouveaux ont-ils été introduits dans le cahier des charges ? Et quelles sont les expérimentations en cours ou que vous souhaitez entreprendre ?

JB-C : “Plusieurs nouveaux cépages ont été introduits dans l’appellation à partir de deux portes d’entrée : les cépages patrimoniaux et les cépages expérimentaux. Pour les premiers, il s’agit du carignan gris, de la clairette rose, du rivairenc blanc et gris, du piquepoul gris, du terret gris, du muscat à petits grains blanc. Ces cépages ont, pour vocation, la préservation d’un patrimoine génétique de l’appellation. Pour les seconds, on trouve l’agiorgitiko noir, l’asyyrtiko blanc, le nero d’Avola noir. Ces cépages, provenant notamment de Grèce et de Sicile, sont à vocation d’adaptation par rapport au changement climatique. Il y aussi le marselan noir. Il faut, enfin, ajouter œillade et montepulciano, qui ne vont pas tarder à être dans la liste des variétés de raisins de cuve établie par l’Inao. Pour que ces cépages puissent être étudiés, on recrute des vignerons pour qu’ils en plantent dans leurs vignes. Certains se sont déjà lancés, d’autres sont en cours, mais nous avons encore besoin de volontaires avec lesquels le syndicat établira des conventions afin de pouvoir les expérimenter.“

Quelles sont les autres orientations marquantes prises par le syndicat ?

JB-C : “S’il y a bien un enjeu majeur pour la viticulture et, au-delà, pour l’agriculture, c’est tout ce qui concerne l’agroenvironnement. Nous nous sommes donc engagés sur l’introduction de trois mesures agroenvironnementales dans le cahier des charges de l’AOC Languedoc : l’interdiction du paillage plastique, celle du désherbage chimique des tournières et la limitation du désherbage dans l’inter-rang. Ces mesures sont une déclinaison concrète des pratiques respectueuses de l’environnement qui sont les nôtres, et qui démontrent que nous ne nous contentons pas seulement de discours. De toute façon, le respect de l’environnement est un élément incontournable dans une appellation d’origine viticole en raison de l’importance du sol. Par ailleurs, en s’engageant dans ces démarches, on répond, d’une part, aux attentes des consommateurs, et, d’autre part, on incite nos vignerons à anticiper l’entrée dans une démarche de certification qui, selon les orientations de la loi Egalim, sera obligatoire à l’horizon 2030 pour tout opérateur de signes de qualité.“

Comment l’AOC Languedoc a-t-elle fait face au Covid-19 ? Quelles sont les incidences qui se font jour sur le plan économique ?

JB-C : “Avant même la pandémie, les marchés étaient tendus et subissaient des soubresauts avec les taxes Trump, qui ont occupé les esprits jusqu’au début janvier, les inquiétudes suscitées par le Brexit et les accords douaniers signés par la Chine avec l’Australie et l’Argentine. Puis, le Covid est passé par là, perturbant les circuits commerciaux (vente directe, restauration, cavistes, export). Malgré cela, et la baisse des contrats signés, les prix à la production se sont maintenus pour les rosés notamment. En fait, ce qui a engendré la plus grande perturbation, pour ces vins-là, ce sont les déclarations de récolte inconsidérées qui ont été faites, en début de campagne, établissant un stock de plus de 60 %. 

Côté rouges, les évolutions structurelles que l’on observe depuis quelques années (pertes de volume sur les vins à bas prix, impossibilité de développer le marché en AOC de vins à moins de 4 €) s’accélèrent. Selon moi, le Covid-19 ne fait, à vrai dire, qu’accentuer les tendances de fond. C’est la raison pour laquelle je dis que l’appellation Languedoc, très tournée au départ sur les rouges, est entrée désormais dans une phase de transition accélérée, qui se caractérise par le développement du rosé au détriment du rouge, la disparition de l’entrée de gamme pour les rouges et un positionnement croissant, dans cette couleur, pour le moyen et le haut de gamme à travers des appellations hiérarchisées.”

Vers quoi doit tendre, du coup, l’appellation Languedoc demain ?

JB-C : “Outre les tendances de fond que je viens d’énoncer et qu’il nous faut suivre, notre objectif doit être également de conforter notre positionnement d’appellation emblématique à l’échelle française et internationale. On a eu des croissances ces dernières années qu’il nous faut accompagner pour aller plus vite. Une fois cela précisé, il faut rester dans des équilibres de marché et de croissance modérée afin de maintenir des prix à la production autour de 150 €. Par ailleurs, en matière de relance, on s’est donné des moyens, notamment interprofessionnels, que l’on travaille avec d’autres appellations sur deux axes : l’acquisition de savoir-faire en matière de marketing et la création d’une plateforme de marques sur notre appellation et les autres appellations. Dans tous les cas, aujourd’hui, comme demain, choisir de produire de l’appellation Languedoc ne peut se faire que sans compromis.” n

Propos recueillis par Florence Guilhem


ViticultureAOC Languedoc assembée générale Jean-Benoît Cavalier