Gard : Noir printemps

Publié le 20 avril 2021

Les viticulteurs et les arboriculteurs sont les plus touchés par le gel du 8 avril. Mais des pertes en maraîchage et céréales sont aussi à déplorer. 90 % des agriculteurs gardois sont concernés. © C. Cassarini - CA 30

C’est dans un état de sidération totale que les agriculteurs gardois se sont réveillés, jeudi 8 avril. Si la plupart des viticulteurs et des arboriculteurs luttaient déjà à la nuit tombée, le tribut payé au gel est déjà lourd. Quelque 380 millions d’euros de pertes sont pour l’heure estimés.

Bourgeons grillés, fruits givrés et cœurs serrés. L’émoi gardois est à l’image de la fulgurance de la gelée noire. Globalement épargnées lors des premières gelées en début de mois, les vignes n’ont pas résisté aux assauts du froid qui a pris de court toutes les zones cette nuit du 7 au 8 avril. Si certains secteurs sont partiellement épargnés, les “trois quarts du vignoble gardois sont touchés à 100 %”, atteste Bernard Genevet. “Ce qui ne signifie pas 100 % de pertes”, nuance le consultant viticole à l’ICV. Hormis quelques îlots sauvés, “le reste, c’est catastrophique.” Les optimistes peuvent compter sur un regain de végétation à quelques endroits, mais la tendance, comme le moral, est au plus bas. Dans les vergers, le coup de froid est aussi passé par là, laissant peu de chance aux récoltes au stade petits fruits, surtout sur abricots. 

Plus d’1 million d’hectolitres perdus

Jusque-là épargnées, les parcelles du Domaine du Petit Romain à Nîmes n’ont pas résisté aux 4°C au sol. “Sur toute la partie Costières, 40 ha d’un seul tenant, malgré le maintien de l’herbe, ça n’a pas suffi”, se désolait Romain Angelras, jeudi matin. “En un heure, tout a noirci.” L’an dernier, c’est la plaine qui avait été plus touchée. Signe que les affres du gel sont impénétrables. 

Sur le littoral, le vignoble Sable de Camargue a connu “des dégâts sans précédent”, d’après Cyril Cassarini (Chambre d’agriculture 30). “Sur les IGP Oc, à – 3°C, jusqu’à 100 % des parcelles sont touchées, et entre 60 et 80 % en Sable”, confirme Patrick Guiraud, président du syndicat. “Jusqu’en bord de  mer ! C’est du jamais vu.”

A ce stade des recensements, le Gard perdrait “plus d’1 Mhl, au bas mot”, rapporte Denis Verdier, président de la coopérative VPA, à Calvisson. Toutes appellations confondues, la perte risque d’être “abyssale”. Le président des IGP du Gard situe les déficits “jusqu’à 70 % dans le secteur cévenol”. Pour éviter une double peine aux coopératives, Denis Verdier espère que les aides déployées prendront en compte les frais des caves. “Il faut un fonds national et un guichet unique.” Entre 70 et 80 €/hl pour le vrac, “en estimation basse”, sans compter la bouteille, le montant des pertes “dépasse l’entendement”. Malgré la vendange forcément faible, “les prix augmenteront à un niveau évitant de perdre des parts de marché”.

“Il ne reste rien”

Tornac, Lédignan, Cardet, les constats des caves coopératives sont malheureusement les mêmes. “Ici, c’est 100 % du vignoble qui est touché. Sur les chardonnay et grenache, on ne voit encore rien de vert, ça se dégrade de jour en jour”, observe Anthony Bafoil, président de la cave des Vignerons de Lédignan. Le président du comité gardois des vignerons coopérateurs d’Occitanie ne voit que des souches grillées au gré de ses déplacements auprès des coopératives. “Ici, il ne reste rien.” Avec un chiffre d’affaires d’environ 2 Mds€, sur une perte de récolte de 50 %, la Coopération agricole d’Occitanie verrait son chiffre amputé d’1 Md€. Et encore, “ce serait le moins pire”. 

Des mesures réactives sont fortement attendues, pour ceux qui sont assurés comme pour les autres, mais aussi les jeunes installés. “Il faut sauver un maximum de monde”, lance Anthony Bafoil. 

Fertilité à suivre

Face à une telle intensité, le scénario est “sombre” pour la viticulture gardoise, confirme Bernard Genevet. Contrairement à 2020, lorsque le gel avait surtout endommagé le chardonnay ou le grenache, cette année, en raison du climat très doux des derniers mois, le débourrement était bien entamé sur tous les cépages, sauf quelques tardifs. Certains bourgeons pourraient bien repartir, mais “il n’y aura pas beaucoup de grappes, les bourgeons risquant de n’être que peu fertiles”, annonce le consultant. Sans s’avancer sur les récoltes à prévoir, “on sait que ce sera faible”. Quelques secteurs ont bien échappé à la gelée noire (Bagnols-sur-Cèze, Lédenon, Tavel), mais ces zones mixtes “relativement épargnées” à un degré près ou grâce à une brise bienvenue, verront aussi leur fertilité freinée (10 à 20 % des grappes). L’ICV affinera le potentiel de production fin mai, après le suivi des niveaux de fertilité. 

Fruits à noyau : – 80 à – 90 %

Les stigmates étaient aussi “considérables” sur la majorité des vergers, notamment en Vallée du Rhône, relevait Pascal Delon. “Certains ont été touchés à 90 % malgré les protections”, selon le conseiller en arboriculture (CA 30). En première ligne, les abricots, qui avaient déjà subi le gel la nuit précédente, sur le secteur de Bagnols-sur-Cèze. Dans le nord, à partir de Beaucaire, les températures sont descendues jusqu’à – 5°C dans les terres. En raison d’une floraison de plus en plus précoce, les fruits à noyau enregistrent des pertes “de 80 à 90 %”, estime David Sève. “C’est pire sur abricots, et sur certaines cerises”, ajoute le président de la FDSEA. Les aspersions ont pu limiter la casse, mais les mesures anti-gel peuvent faire pâle figure. “En dessous de – 4°C, on ne peut rien rattraper.” 

Entre les énormes débits à assurer, les bougies (3 000 €/ha) ou les éoliennes coûteuses, les solutions sont difficiles à mettre en place. En pommiers, l’arrosage sur frondaison, permettant au végétal de survivre dans son cocon de glace, a pu sauver la mise de quelques arboriculteurs. Dans le Viganais, Philippe Boisson a lancé les pompes à 23 h 45 jusqu’à 10 h le lendemain, sur ses 3 ha de pommiers bio. “Quand on arrose à temps, on peut sauver la récolte, d’autant que la nouaison n’avait pas encore démarré.” Croisant les doigts pour éviter une prochaine vague noire, les agriculteurs du Gard vont poursuivre leur saison, le cœur moins léger.

 Philippe Douteau

 

Recensement des dégâts par la cellule de crise de la Chambre d’agriculture :  
agricrise@gmail.com
www.gard.chambre-agriculture.fr


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