Gard : canicule, sécheresse et incendies : le triptyque redouté

Publié le 09 août 2022

Chez Mathieu et sa fille Noa Saignol, lors de la tournée ‘calamité sécheresse’ le 19 juillet. 50 % de moins à la première coupe, et la seconde doit être broyée sur place. Sans pluie d’ici août, il n’y aura plus de stock pour les bêtes (© FDSEA 30).

Après des mois de mai et juin aux températures hautement inédites, le climat de juillet n’a pas arrangé les affaires des éleveurs et des producteurs gardois. Les récents feux sont venus souffler sur les braises d’une agriculture chaudement malmenée.

En régulant plus sévèrement les usages de l’eau, notamment sur les secteurs du Vidourle et de la Cèze aval, et alors que les tensions sur la ressource s’étendaient à tout le département en juillet, la préfète du Gard, Marie-Françoise Lecaillon, a renforcé certaines restrictions, le 21 juillet. La zone Gardon aval est maintenue en alerte renforcée, “mais en prenant des restrictions supplémentaires sur le goutte-à-goutte et la micro-aspersion dont l’usage ne sera permis qu’une nuit sur deux”, indique la préfecture. Idem pour les secteurs Ardèche gardoise, Gardon amont et Hérault gardois, alors que la Dourbie-Trévezel passe en alerte.

Sur le terrain, les vagues de canicule et de sécheresse, accentuées ces dernières semaines, inquiètent au plus haut point les éleveurs, qui voient leurs ressources en fourrage s’amenuiser, voire disparaître, quand les céréaliers déplorent déjà des parcelles brûlées, et que la vigne montre déjà des signes d’essoufflement malgré le goutte-à-goutte, quand il est en place. Pire, les incendies survenus le 31 juillet dans le secteur d’Aubais ont touché plusieurs exploitations, sans compter les dégâts humains. Onze pompiers ont été blessés durant les interventions, dont un plus grièvement.

Manque de ressources herbagères

Les pertes en fourrage pour les bêtes sont estimées à au moins 30 % sur le département, “voire plus”, annonce Patrick Viala, éleveur équestre, viticulteur et producteur en grandes cultures au pied des Cévennes. “Entre la canicule et les interdictions d’arroser, on s’enfonce un peu plus dans la crise.” Sans ressources herbagères suffisantes, “la plupart des éleveurs tapent dans les stocks, mais ils sont insuffisants”, déplore l’agriculteur, qui a fait “moins de ballots cette année, avec pourtant plus de prairies”. Inquiet aussi pour
la vigne dans cette zone du Piémont cévenol (“le ventre sec du Gard”), il constate des acidités bloquées et des grains qui ne grossissent pas, voire voués à sécher. Face au manque d’eau et aux températures caniculaires, l’agro-pastoralis-
me reste, avec l’entretien des parcours, “l’un des meilleurs remparts” de protection des vergers et de la vigne.

Selon les zones, avec des pertes entre 30 et 50 %, certains n’arrivent pas à faire de seconde coupe pour la luzerne. “Sur les pâturages, c’est la catastrophe, notamment sur les causses”, atteste Fanny Tamisier, qui s’est rendue, pour la Chambre d’agriculture, avec la FDSEA et les JA, dans des exploitations en tension, le 19 juillet, avec les services de la DDTM. Dans l’attente de la seconde coupe, pour mieux estimer les dégâts, une commission départementale, en septembre, précèdera la nationale, pour déclencher les calamités agricoles. 

Caprins, ovins et légumineuses en souffrance

À Uchaud, à la ferme du Puech Cabrier, Alexandre Floutier n’a “quasiment rien rentré en sec en luzerne”. Le producteur et éleveur a privilégié le vert, avec une seconde coupe donnée en vert “encore pour une semaine”. S’il peut tenir en foin, il ne tiendra qu’un mois et demi tout au plus en luzerne, et espère une coupe à l’automne pour les mises bas de janvier. Après une année 2021 marquée par le gel, puis les inondations, Alexandre a tout de même épargné sa première coupe cette année, mais se rabat sur l’achat de stock en Camargue, quand sa ferme manque cruellement d’eau en grandes cultures. “En maraîchage, ça va, mais les lentilles ont cramé, malgré un printemps correct, et les haricots secs n’ont pas mûri et ont séché dans les cosses.” 

Quant aux bêtes, forcément, le lait des chèvres a baissé, à des niveaux correspondant habituellement à la fin de la lactation. “Même les cochons mangent moins”, constate l’éleveur, qui n’envisage pas la fin de l’été plus sereinement, pressentant des épisodes cévenols encore plus violents que l’an dernier. “Les sols sont tellement brûlés que les chèvres soulèvent toute la poussière. Au moindre coup d’orage, tout va dégager…” 

Le goutte-à-goutte ne suffit plus

Avant les éventuelles eaux torrentielles de septembre, les parcelles qui peuvent bénéficier d’un apport en eau ne garantiront pas forcément des vignes généreuses. Après plus de trois mois de déficit hydrique, “on sait qu’il va manquer du jus et qu’on vendangera plus tôt”, confirme Patrick Compan, vice-président de la Chambre d’agriculture. Balayé par la vague de sécheresse, le potentiel de récolte post gel laisse craindre une récolte décevante en volumes et une mise en réserve des vignes entamée. “S’il ne pleut pas en septembre, ça va être compliqué pour les jeunes vignes”, envisage le viticulteur. À l’image du millésime qui devrait tenir ses promesses qualitatives, mais devra être suivi techniquement. D’autant que “même le goutte-à-goutte ne suffit plus”, déplore Patrick Compan, alors qu’une interdiction totale d’irriguer vient d’être déclarée sur les secteurs en souffrance (Gardonnenque, Gardon bassin versant et Sommiérois), “sauf dérogation pour les pépiniéristes”. 

Incendies et dégâts matériels à Aubais 

Le Gaec Pépinières Mouillor et fils, à Aubais, n’a pas été épargné par les flammes du 31 juillet. Le premier site, au domicile familial, n’a pas été concerné, mais le lieu de production a été détruit “à 80 %”, selon Jacques Mouillor. Les fruitiers (7 000 m2 de pruniers, abricotiers et pêchers) ont été traversés, mais le pépiniériste attend l’automne pour connaître l’évolution du verger. “Toutes les serres, sur 1 300 m2, de tomates, aubergines, poivrons, mais aussi les 200 oliviers, les 1 000 plants de framboisiers, et les 900 chrysanthèmes ont brûlé.” Les clôtures de protection, le système d’irrigation et le matériel (pulvérisateurs, ventilateurs, chaudière) ont aussi subi les flammes. En cours d’estimation auprès de son assureur, les pertes totales pourraient dépasser les
100 000 €, sans rentrer dans le cadre des calamités agricoles, le sinistre étant un dommage “assurable et ponctuel”, précise Laurence Biscaylet, directrice adjointe de la FDSEA 30. 

Dans la foulée des incendies, qui ont ravagé 370 ha, d’Aubais à Aigues-Vives, un relai a été activé par le syndicat, avec la commune et les présidents de cantons pour recenser les premiers dégâts et activer la solidarité. À Aubaï Mema, Mark Haynes a accueilli les pompiers à sa cave d’Aubais en guise de centre logistique pendant les incendies. Heureusement épargnées, ses vignes sont tout de même suivies de près, entre le chardonnay prêt à vendanger, le viognier qui perd ses feuilles, et le grenache “cramé par le soleil”. Reste la syrah qui “ne stresse pas trop et pourrait arriver à terme”. 

Le Longhorn Ranch d’Aimargues avait évacué ses bêtes de leur parcelle d’Aubais à temps, le mercredi, en prévision du risque, sans éviter les sinistres matériels. “On va s’organiser avec la filière équine en cas d’évacuation des centres équestres, car c’est une logistique compliquée”, prévoit Patrick Viala.  

Philippe Douteau


370 ha de garrigues et des exploitations ont été anéantis par les feux du 31 juillet autour d’Aubais. Un relai a été mis en place entre la FDSEA 30 et la mairie pour aider les exploitants à recenser leurs pertes (© Pompiers de France).

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