Fitou : un hommage et des idées

Publié le 06 avril 2021

Aux côtés de Jean-Marie Fabre (à g.) et des salariés Benjamin Devaux et Christelle Fauran, Alain Gleyzes (2e à d.) est le président de l’ODG Fitou depuis juillet 2020. © O. Bazalge

Jean Daurat-Fort aura tant marqué l’appellation Fitou que ses compagnons de l’ODG ont souhaité lui rendre l’hommage qu’il mérite après sa disparition en février. Mais après la restructuration opérée sous sa présidence, Fitou construit à présent son identité de demain.

En juillet 2020, Jean Daurat-Fort tirait sa révérence à la tête de l’ODG Fitou, après neuf ans de bons et loyaux services. Terriblement fatigué par la maladie, il s’en est allé le 4 février dernier. 

“Il a tenu bon jusqu’à ce que la succession soit organisée. Le conseil d’administration lui a maintenu tout son soutien jusqu’à ce qu’il exprime son besoin d’arrêter. Je ne me voyais pas programmer une nouvelle AG sans saluer sa mémoire auparavant”, introduit Alain Gleyzes, président de l’ODG Fitou depuis l’été dernier.

Comme tous au sein de l’ODG, il lui apparaissait impossible d’aborder l’avenir de l’appellation sans rendre hommage à celui qui a présidé à sa destinée et largement contribué à son redressement.

Car, lorsqu’il est élu président en 2011, c’est dans une situation délicate que Jean Daurat-Fort succède à un Jean-Marc Astruc pris dans la tourmente des difficultés rencontrées par la coopérative Mont Tauch. Dans le sillage de cette cave coopérative, qui représentait jusqu’à 70 % des volumes de la plus ancienne AOC rouge du Languedoc (1948), l’appellation Fitou présente alors elle aussi de sérieux signes de tangage.

Mais Jean Daurat-Fort était de ces hommes qui savaient fédérer et s’affranchir des dissensions “pour unir tout le monde, même autour du plus fragile et petit dénominateur commun qui pouvait être trouvé entre tous les vignerons”, assure avec admiration Jean-Marie Fabre, vice-président de l’ODG et président national des Vignerons indépendants.
“Jean a pris la présidence dans ce contexte économique difficile pour l’appellation, avec une équipe précédente qui avait fait sortir l’ODG de l’interprofession en 2006. Il n’y avait, par conséquent, plus d’action de promotion”, rappelle-t-il également.

Réouverture de l’aire d’appellation

Le vigneron du Domaine de la Rochelierre souligne ainsi combien Jean Daurat-Fort a consacré le premier exercice de sa présidence à réconcilier tous les acteurs d’une AOC qui vivait sous tension. “Il a fallu remettre en marche tout le travail de communication collective qui faisait défaut, et retracer un chemin commun entre entités coopératives et indépendantes”, renchérit Jean-Marie Fabre.

Dès janvier 2012, Jean Daurat-Fort ramène donc l’ODG Fitou au sein de l’interprofession pour être intégré aux actions de promotion menées par le CIVL.

La volonté de redéfinir l’aire géographique de l’appellation est également venue sur le devant de la scène sous le mandat de Jean Daurat-Fort. Sur les 2 500 hectares revendiqués en appellation, seuls quelques dizaines ne se superposaient pas avec les aires Corbières et Languedoc. En plus de bloquer les possibilités de repli, cette particularité empêchait Fitou d’accéder au statut d’AOC communale à laquelle elle pouvait prétendre. “Un important travail de réouverture de l’AOC a donc été mis en marche, plus de 60 ans après, nécessitant une commission d’enquête et un long processus de révision. Aucune autre appellation n’a accompli une telle chose dans la région”, souligne le vice-président de l’ODG. Après cinq ans de travail et d’efforts, l’aire géographique de l’AOC Fitou a pu être refermée en 2019 pour respecter le principe de hiérarchisation, qui implique un emboîtement des conditions de production. Les aires délimitées Fitou, Corbières et Languedoc ont ainsi été mises en cohérence pour pouvoir faire fonctionner le système de repli.

Perte de 900 hectares

En devenant appellation communale, l’AOC Fitou a connu une nouvelle valorisation, se positionnant au-dessus de l’AOC Corbières devenue sa sous-régionale. La base de la pyramide demeure l’appellation régionale socle Languedoc.

L’aire d’appellation y a perdu 900 ha au passage, “et Jean a su faire montre de la diplomatie nécessaire pour nous entraîner dans cette démarche, qui était loin de satisfaire tout le monde. Et refermer ce dossier en moins de cinq ans n’était pas la plus mince des affaires”, appuie encore son successeur, Alain Gleyzes.

70 ans après la création de l’AOC, cette restructuration fait partie des chantiers importants à mettre au crédit de la présidence de Jean Daurat-Fort, dont la propriété, le château de Nouvelles, figurait pourtant parmi les initiateurs de la reconnaissance qualitative des VDN (Muscat de Rivesaltes) et de l’avancée vers l’appellation Fitou en 1948.

De la même manière, la propriété avait montré le chemin de la vente en bouteilles et s’inscrivait parmi les leaders de l’appellation, raflant notamment de nombreuses récompenses pour sa production. “La cave du château de Nouvelles regorge de trésors intemporels avec une collection impressionnante de vins doux produits sur l’exploitation au cours des 90 dernières années. Un véritable voyage dans le temps”, renchérit Jean-Marie Fabre.

Réveiller la “Belle endormie”

Mais le travail n’étant jamais vraiment terminé, le conseil d’administration de l’ODG a décidé en 2020 de donner suite à la construction de dénominations géographiques complémentaires (DGC), entamée un an plus tôt. “Ce sont les producteurs, accompagnés par des œnologues et des techniciens, qui ont mis en route cette démarche pour mettre en avant des zones géographiques très spécifiques à l’intérieur de l’appellation, à l’image de la falaise de Leucate”, reprend Jean-Marie Fabre.

Maintenant que la restructuration de l’aire de l’AOC Fitou est effectuée, la gouvernance de l’ODG veut “réveiller la Belle endormie” pour poursuivre l’œuvre de Jean Daurat-Fort. Le bureau actuel travaille donc sur la reconstruction d’une “identité 2.0” pour la doyenne des appellations régionales, afin de reconquérir “les marchés qui ont pu nous délaisser par manque de compréhension de ce que nous sommes”. Un cabinet d’études a donc été mandaté pour identifier l’AOC et tous ses dénominateurs communs, afin de créer une image unifiée derrière laquelle “nous pourrons à nouveau communiquer de manière offensive”. L’objectif vise à réconcilier la modernité de ce terroir à son histoire, “mais sans se montrer passéiste”, assure Jean-Marie Fabre. Un programme à la hauteur de cette belle appellation qui veut se réinventer.

Olivier Bazalge

 


Salué par tous, Jean Daurat-Fort a marqué l’appellation Fitou de son empreinte. © DR

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