Expérimentations : sortie du glyphosate

Publié le 25 août 2020

Glyphosate : le sujet qui fâche. (© DR)

Impasses techniques et alternatives possibles pour les filières agricoles.

VITICULTURE
Chères alternatives au glyphosate

Concernant le secteur de la viticulture, plusieurs cas de figure se dessinent, dont le cas emblématique des parcelles en fortes pentes ou présentant des dévers entre les rangs, "où nous sommes clairement dans une impasse technique. Quand elle n’est pas impossible, la mécanisation du désherbage est au prix de ressources hors normes. Même en acceptant la présence de l’herbe avec la contrainte concurrentielle qu’elle engendre pour l’eau et l’azote, et qui doit être évaluée au cas par cas, il faut malgré tout disposer de moyens mécaniques, ou manuels, d’intervention pour entretenir et détruire cet enherbement", résume Éric Chantelot, le directeur de l’IFV. 

Plus généralement, le désherbage reste une nécessité agronomique pour la vigne, pour limiter la concurrence vis-à-vis de l’eau et des éléments nutritifs du sol. C’est donc un sujet majeur de préoccupation si l’emploi de glyphosate est interdit. "Le rendement et la vigueur de la vigne sont directement affectés par les niveaux d’enherbement d’une parcelle", situe Christophe Gaviglio, ingénieur à l’IFV. L’alternative qui viserait donc à maintenir et maîtriser un enherbement doit prendre en compte cet impact agronomique sur la vigne.

Le mode d’entretien du sol et les types de conduite peuvent varier entre régions, mais des constantes existent, quels que soient les vignobles. "La majorité des stratégies intégrant l’utilisation d’herbicides associent une post-levée, le glyphosate, pour faire place nette, suivi d’un anti-germinatif, pour prévenir les nouvelles levées. Ce schéma en deux interventions rapides, avec une action persistante, laisse une possibilité de rattrapage, avec peu d’impact agronomique", décrit l’ingénieur de l’IFV.

L’emploi d’herbicides offre en effet une performance de résultats difficile à égaler pour des alternatives qui vont présenter une moindre efficacité dans la durée, avec une spécificité d’action uniquement foliaire, "ce qui induit un nombre de passages élevé avec une dépendance importante aux conditions climatiques", précise Christophe Gaviglio.


Temps de travail et investissement

Temps de travail, technicité, efficacité, champ d’application, investissement, impact carbone et impact agronomique figurent ainsi en critères de comparaison objectifs pour évaluer l’intérêt des différentes alternatives aux herbicides envisageables. "Tous ces facteurs jouent bien évidemment sur le coût d’intervention de chacune des solutions", ajoute-t-il Le désherbage mécanique se détache comme l’alternative la plus évidente, mais quadruple le temps de travail et nécessite un investissement en matériel. Le désherbage thermique sextuple le temps de travail, et le paillage reste cher et difficile à mettre en œuvre. Encore en expérimentation, l’arc électrique est prometteur, mais reste sans garantie quant au coût énergétique, la durée d’action et le niveau d’investissement requis.

Quelles que soient les alternatives choisies, Christophe Gaviglio spécifie que la robotique ne reste qu’un vecteur au service des solutions d’entretien du sol, et le principal facteur d’enchérissement du coût reste le temps passé. Il indique ainsi que le coût à l’hectare peut être multiplié par 4 ou 5 sur des vignes larges et jusqu’à 10 pour des vignes étroites. 

Olivier Bazalge

 

ARBORICULTURE
Un retrait risqué pour l’arboriculture fruitière

Aller sur un zéro herbicide l’an prochain en arboriculture, "ce n’est pas possible, ne serait-ce qu’en raison des impasses techniques liées au matériel", relève Maria-Martha Fernandez, ingénieur agronome au CTIFL (Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes). Selon l’enquête menée par cet institut en 2019 sur les pratiques de désherbage en arboriculture fruitière, avec 98 % d’utilisation, le glyphosate est bel et bien au cœur des stratégies herbicides appliquées en production fruitière. Un chiffre à relativiser, puisque "la majeure partie des exploitants agricoles ne fait que deux applications d’herbicides par an, et ces herbicides peuvent comprendre du glyphosate, ou un herbicide de contact ou de pré-levée. Et seuls les rangs d’arbres sont désherbés", détaille l’ingénieur. Conséquence : les applications des herbicides ne concernent que 25 à 50 % des surfaces des parcelles fruitières. 

Autre enseignement : 20 % des exploitations intègrent déjà des méthodes alternatives dans leurs stratégies de désherbage et 18 % ont totalement exclu l’application d’herbicides. Cette intégration des pratiques alternatives de désherbage est toutefois très différenciée aujourd’hui selon les espèces, en raison d’impasses techniques liées à certaines productions.


Impasses techniques et coûts prévisibles

La quinzaine d’impasses techniques identifiées par le CTIFL se répartit en trois niveaux : impasses absolues, celles pouvant être dépassées à moyen terme, et les impasses spécifiques aux sols argileux. Dans la première catégorie se situent tous les fruits à coques et les petits fruits. Les contraintes portent sur la nécessité de sols parfaitement stabilisés, nivelés, avec un contrôle de l’enherbement rigoureux pour permettre la récolte des fruits au sol. Outre l’absence de solution mécanique pour la récolte, l’autre impasse absolue porte sur la topographie des parcelles et leur pédologie (plantations en terrasses, sols caillouteux et rocheux, pentes de plus de 10 %...). Là encore, l’absence d’outils adaptés limite l’efficacité des mesures alternatives qui sont, en cultures fruitières, le travail du sol et la tonte.

Si, pour d’autres situations (plantations sur buttes, cultures à ports larges et retombants, parcelles sous filets insect-proof...), une transition est potentiellement envisageable à moyen terme, la mise en œuvre de mesures complémentaires impliquera des surcoûts, le développement d’outils et de méthodes. Enfin, pour les sols argileux, si la transition est techniquement possible en matière d’outils, la mise en œuvre des mesures alternatives reste délicate, en raison de l’étroitesse prévisible des fenêtres climatiques d’intervention.

Pour ce qui est des surcoûts, en se basant sur une pratique moyenne, et dans la fourchette basse, l’augmentation des charges de production peut être évaluée de + 62 €/ha par an à + 206 €/ha  par an pour la méthode de tonte des rangs de plantation, et de + 193 €/ha par an à
+ 470 €/ha par an pour le désherbage par travail mécanique du sol. À cela s’ajoutent les pertes de rendement et une répercussion directe sur les marges dégagées. À défaut de disposer de la solution miracle permettant de limiter les surcoûts, "la stratégie de désherbage de demain passera par l’intégration de solutions chimiques et mécaniques", conclut Maria-Martha Fernandez. 

Florence Guilhem

 


GRANDES CULTURES
Travail du sol : principale alternative au glyphosate

"Le secteur des grandes cultures est, du fait de son emprise sur le territoire français, celui qui en utilise le plus, même si les usages ne sont pas aussi systématiques qu’en viticulture et en arboriculture", note l’Inrae, dans le rapport qu’il a remis au gouvernement, en février dernier, sur les alternatives au glyphosate. Sur les 17 342 parcelles passées à la loupe, près de 90 % des surfaces conduites en semis direct ont une utilisation du glyphosate en interculture, pour préparer le sol avant les semis, éliminer les adventices, voire les éventuelles repousses de la culture précédente. 

"La technique du semis direct a pu être développée parce qu’il y avait le glyphosate", rappelle Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l’Inrae, et co-auteur du rapport. C’est pourquoi l’arrêt du glyphosate pose particulièrement problème à l’agriculture de conservation, qui évite tout travail du sol. "Pour ceux qui pratiquent le semis direct, le retrait du glyphosate conduit à une impasse totale, car il n’y a pas d’alternative disponible à ce jour", relève le chercheur. Que ce soit pour les parcelles en semis direct ou en techniques culturales simplifiées, avec le retrait du glyphosate, celles-ci devront passer en labour fréquent pour une maîtrise correcte de la flore adventice.

Mais comment gérer les adventicesnvivaces et les flores récalcitrantes ? Deux grandes voies sont explorées  : d’autres modes de destruction des couverts que par la chimie (scalpage, broyage, roulage) ou le retour du labour. "Pour les couverts végétaux, le choix des espèces végétales et celui de leurs modes de destruction sont à réfléchir de façon conjointe", souligne Christian Huyghe. Et de relever l’intérêt, peut-être, de travailler avec un mélange d’espèces. Autre question que l’agriculteur doit se poser : quand implanter ses couverts ? "La question du retrait du glyphosate amène à repenser l’ensemble des couverts végétaux, ainsi d’ailleurs que les semences", soulève ce dernier. Intensifier le travail du sol reste néanmoins le principal levier pour contrôler efficacement les adventices sans recours au glyphosate, estime l’Inrae.


Quels surcoûts ?

Dans le scénario général de référence de l’institut, avec un labour fréquent en cas de retrait du glyphosate, quelle que soit la pratique initiale, les surcoûts moyens annuels vont de 80 €/ha pour les surfaces en semis direct à moins de 10 €/ha pour les surfaces actuellement en labour occasionnel ou avec des fréquences de labour supérieures. Si le surcoût moyen annuel est inférieur à 10 €/ha pour 80 % des surfaces actuellement labourées au moins occasionnellement, il flirte avec les 80 €/ha pour les surfaces en semis direct (1,7 % des surfaces), dont la moitié en coût de mécanisation, et les 26 €/ha pour les surfaces en techniques culturales simplifiées (18,2 % des surfaces). Et cette part des surcoûts moyens annuels estimés dans les EBE (Excédent brut d’exploitation) par hectare varie, selon les régions, entre 13,7 % et 23,4 % pour les surfaces en semis direct, entre 4,4 % et 7,5 % pour celles en techniques culturales simplifiées, et de 1 % à 2 % pour celles en labour systématique, fréquent ou occasionnel. 

Une fois cela dit, dans l’état actuel des données, comme le rappelle le rapport, il n’existe pas d’alternative d’usage courant pour les exploitations en semis direct et en techniques culturales simplifiées. Traduction : en conformité avec le règlement européen 1107/2009 et son article 50 (retrait possible des produits contenant du glyphosate s’il existe des alternatives d’usage courant et sans impact économique majeur), le glyphosate devrait rester autorisé. 

F.G.




(© DR)

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