Émily Quentin, biochimie et cosmétiques végétaux

Publié le 02 novembre 2022

Emily Quentin dans sa savonnerie de La Brique. © Ph. Douteau

Depuis quatre ans, cette ancienne thésarde spécialisée en biochimie s’est prise de passion pour les savons et soins cosmétiques artisanaux, conçus à partir de matières premières végétales brutes. Dans sa savonnerie nîmoise, La Brique, Émily Quentin a fait ses gammes, en autodidacte, jusqu’à élaborer des déodorants, dentifrices et crèmes, destinés aux habituées des produits de beauté bio et éthiques, comme à ces messieurs.  

En ce début de semaine, Émily Quentin a les mains dans les savons et la tête dans les cartons. À l’approche des fêtes de fin d’année, la créatrice de savons, shampoings et autres cosmétiques biologiques, éthiques et responsables, met les bouchées doubles. Entre les commandes à expédier pour les clients, composés à 80 % de femmes, la jeune créatrice prépare les livraisons, dans un petit coffret cadeau spécialement pensé pour Noël.  

Dans sa savonnerie de La Brique, elle s’affaire à étiqueter, une fois séchés, les milliers de petits pavés savonneux, au design illustré par le coup de crayon de la sœur d’Émily. 

Bulles de savon, belles de jour

“J’ai commencé par mes propres recettes, en fonction de ce que j’avais dans mes placards et selon les commandes des proches.” C’est en comptant sur le système D qu’Émily s’est fait la main sur ses premières formules pour les copines, “d’où les prénoms des savons”. La première à en bénéficier donnera son nom au ‘Visage de Claire’, efficace contre l’acné et pour les peaux sèches. Après plusieurs tests, l’ancienne doctorante en neuroscience a mis au point le mélange définitif à l’effet gommant, à base de beurre de coco, d’huiles de jojoba, de macadamia, d’olive, de chanvre et d’argiles rouge et blanche, le tout parfumé d’huile essentielle de verveine citronnée.

Rien, pourtant, ne prédestinait la jeune trentenaire à la fabrication de soins du corps. Durant sa thèse consacrée aux effets de la cocaïne et des antidépresseurs sur le système de la sérotonine, Émily a commencé à se plonger dans les savons maison dès 2012, en pleine “polémique sur la présence d’aluminium dans les savons industriels liée au cancer du sein”. Sans réelles connaissances, l’étudiante se penche sur la bibliographie existante, pour en savoir plus sur la provenance des principes actifs. D’abord réticente à utiliser de la soude, nécessaire à la fabrication de base, avec l’huile végétale et le beurre de coco ou de karité, elle a mis au point ses recettes artisanales, 100 % biologiques. Après Claire, Juju, vinrent ceux pour ses frères, Léni et Maël, puis le ‘Savon du Daron’, destiné au paternel. Sans chercher à se faire mousser, Émily a décidé qu’elle ne voulait plus graisser la patte des entreprises “qui s’en foutent de ma santé”, et de celle des autres, par la même occasion. 

Saponification à froid

Alors, pour se démarquer des savons industriels, cuits dans des bains de sel pour en extraire la glycérine, à des fins de rentabilité, la savonnière engagée a opté pour la saponification à froid, à partir de matières végétales brutes (huiles, beurre de coco, ricin). À chaud, les marques industrielles jouent sur la séparation du savon et de la glycérine pour vendre des crèmes hydratantes après usage du savon qui enlève le film hydrolipidique. 

Avec un produit “moins travaillé”, certes plus cher, mais sans adjuvants, les savons bio artisanaux ne contiennent pas de stabilisants, et engendrent moins d’emballages et de déchets. 

En mélangeant les huiles à la soude, elle coule la préparation dans un moule pendant 24 h, à température ambiante, avant de démouler pour un séchage de quatre semaines sur grilles, le tout “entre 17 et 30°C”. Manque de “peau”, les températures qui perdurent et l’humidité dans la savonnerie ont poussé Émily à investir dans des déshumidificateurs, pour éviter la pellicule d’eau sur les savons à barbe et la séparation de la glycérine. Selon les compositions retenues, un produit 100 % à l’huile d’olive mettra trois jours à prendre, figé en seulement une heure, selon la température, alors qu’il suffira de 24 h en été. Autant veiller à la prise rapide. Les beurres de coco ou de karité, eux, figeront plus vite, en 12 h, “car ce sont des lipides rigides”.  

Chantilly, lait de chèvre et huiles essentielles gardoises 

Labellisée ‘Nature et Progrès’, La Brique d’Émily a été déclarée au niveau européen et ses recettes, approuvées par l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé). Si le bio est son crédo, produire local s’avère “compliqué”, reconnaît-elle. Comptant “très peu de produits bio ici”, hormis l’huile d’olive très onéreuse, Émily cherche à mettre en place un circuit court en huile d’olive, en achetant les premières pressions à l’un des producteurs de la Halte paysanne de Saint-Dionisy, où elle vend ses créations. “Ce sera plus local que la Tunisie ou l’Espagne.” Si le karité provient du Burkina Faso, “récolté par des femmes” tient à préciser la productrice, les huiles essentielles sont fournies par la distillerie locale Bel-Air, et le nouveau savon ‘Brique de lait’ est issu du lait des chèvres de la Ferme des Cabrioles (Rivières), venu rejoindre le ‘Karité kid’, le ‘Miel de Maël’ et autre ‘Juju’ à l’indigo. 

Car des idées, Émily n’en manque pas. Pour preuve, cette ‘Onctueuse’ pour le visage et le corps, fouettée comme une chantilly dépourvue d’eau. Quant aux bougies, à la cire de soja française, elle s’y attèlera franchement quand la recette sera au poil. Pour l’instant, elle se concentre sur les cosmétiques, dont la gamme pourrait évoluer vers des baumes ou des contours des yeux. Et sensibiliser les sceptiques. “Ce n’est pas parce que c’est solide que c’est moche et pas nourrissant !”

Philippe Douteau


D’abord testés pour faire plaisir aux amies, les premiers savons personnalisés d’Émilie ont laissé place à une gamme variée de 15 produits, et même pour les hommes. © Ph. Douteau

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