Du Douro au Languedoc, des cépages gages de résistance

Publié le 23 novembre 2022

Gisèle Soteras, responsable de l’Observatoire viticole 34 et Thierry Boyer, sommelier, qui a sélectionné dix cuvées d’alvarinho et de touriga nacional, élaborées au Portugal et en Languedoc, pour les faire déguster à des professionnels. © Ph.D.

Après une première session de dégustation d’une quinzaine de cépages méditerranéens, l’Observatoire viticole de l’Hérault a renoué l’expérience, resserrée autour de dix cuvées, pour évaluer le potentiel de l’alvarinho et du touriga nacional, au Portugal et en Languedoc. 

Instauré en 2021 par le Département de l’Hérault pour révéler les caractéristiques de cépages rares ou étrangers et leur comportement dans le vignoble régional, l’Observatoire viticole a réitéré l’exercice de la dégustation de cépages étrangers, venus du Portugal ou de caves languedociennes, le 3 novembre, afin d’évaluer ces variétés adaptées à des conditions de sécheresse et à des climats semi-arides.

Dans le cadre d’un recensement de cépages, en partenariat avec des vignerons du Languedoc et de l’Ardèche, l’Observatoire poursuit le travail entamé avec le plan ‘Hérault Irrigation’, destiné à encourager la plantation de variétés plus économes en eau, et à approfondir les expérimentations en cours au Domaine des Trois Fontaines, au Pouget, accompagnées par la Fédération des IGP de l’Hérault, la Vicomté d’Aumelas et la Chambre d’agriculture. 

Des cépages de “pionniers”  

Depuis 2019, le Département de l’Hérault se penche sur les propriétés et les possibilités agronomiques et organoleptiques, ainsi que commerciales, des cépages résistants et tolérants aux maladies, et désormais à la sécheresse. Le pôle viticole et pédagogique implanté au Domaine des Trois Fontaines, au Pouget, expérimente ainsi des variétés répondant aux urgences climatiques et aux restrictions en eau, contraintes ou forcées par les carences hydriques et les réglementations. Une parcelle tolérante à la sécheresse est en cours de plantation au domaine expérimental, sur un demi-hectare. 

Si “nous n’avons pas encore suffisamment de recul chez nous, les vins du Douro s’adaptent à la saison très sèche et aride en été”, observe Yvon Pellet. La plantation desdits cépages résistants aux maladies sur près de 3 hectares dans l’Hérault devrait approfondir les connaissances, signifie le vice-président du Conseil départemental de l’Hérault, délégué à l’économie agricole et à l’aménagement rural, après avoir dégusté un blanc (alvarinho, 2020) du Mas de la Plain’itude, à Saint-Chinian. 

Pour ne pas perdre de temps, alors que le changement climatique conduit à faire évoluer rapidement les pratiques et le choix du matériel végétal, l’Hérault passe la vitesse supérieure, en comptant préserver les vignes de la sécheresse, via son plan ‘Hérault Irrigation’ jusqu’en 2030. Associé au programme méditerranéen Œnomed, le Département invite aussi les vignerons “pionniers” de la région à partager leurs retours de terrain et échanger sur les résultats exprimés par ces cépages portugais en territoires variés. 

Le Portugal en Languedoc 

Après une première rencontre ayant réuni 16 vignerons, la dégustation cru 2022, au Domaine d’O à Montpellier, s’est concentrée sur deux cépages emblématiques du vignoble portugais, l’alvarinho et le touriga nacional, en monocépage, à l’exception d’un rouge. Encore testés par peu de vignerons, sur d’infimes superficies, ce choix vise à “faire découvrir ces cépages, par des cuvées retenues en fonction des lieux de culture et de leur qualité”, dans l’optique de les “développer chez nous”, déclare Gisèle Soteras, responsable de l’Observatoire viticole. Pas d’objectifs chiffrés fixés ni de surfaces déterminées, mais des éléments d’information transmis à la profession au moyen de “fiches de dégustation professionnelle pour évaluer la typologie des vins”. 

Après la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, ce sont les cépages exclusivement lusitaniens “adaptés à la sécheresse” qui ont retenu, pour cette session, l’attention de l’Observatoire viticole et de Thierry Boyer pour sélectionner un florilège de cuvées portugaises et languedociennes. Cette année, la dégustation s’est concentrée sur deux cépages du vignoble de la vallée du Douro, le blanc alvarinho et le rouge touriga nacional, “pour voir comment ils réagissent en Languedoc-Roussillon et in situ, au Portugal”, propose le sommelier-conseil. 

Alvarinho à complète maturité

Représenté par les cuvées du Domaine Cicéron (Le Jardin des vignes rares, IGP Pays d’Aude, 2021), des Vignobles Foncalieu (Extraordinaires sillages, Pays d’Oc IGP, 2021), et du Mas de la Plain’itude, en Vin de France (2020), rejoint par le Soalheiro portugais (Vinho Verde), l’alvarinho, ou l’albariño galicien, est “un vin sur le fruit”, note Thierry Boyer.

Planté en 2013 au Domaine Cicéron, avant une première vinification en 2016, le cépage est travaillé en AB, vinifié et fermenté en fûts neufs, “tout en micro-vinification”, explique Claude Vialade. Issu d’une parcelle de 0,56 ha du Jardin des vignes rares du Château audois, l’albariño a été “ramassé à complète maturité”, pour obtenir la meilleure acidité, rehaussée d’arômes de pamplemousse. Les baies sont pressées directement dans un pressoir pneumatique accompagnées de glace carbonique “afin de protéger les jus de l’oxydation”, avant une stabulation à froid de cinq jours à 5°C. Ce millésime 2021, destiné à la grande restauration, “s’exprime bien” dans ce climat méditerranéen, après une récolte “retardée au maximum”, précise la productrice des hautes terrasses des Corbières. 

Taillées en palmette, les vignes sont intégrées à un vignoble “économe en eau”, pensé par la maîtresse des lieux depuis 2009, dont le droit de pompage est limité au printemps “pour une quantité d’eau homéopathique”. Persuadée qu’il faut “repenser la viticulture régionale et montrer ce modèle aux autres vignerons”, Claude Vialade confirme d’ailleurs que ses vignes rares (11 ha) n’ont “pas souffert de la sécheresse” lors des vendanges.  

Touriga nacional, un faux air de grenache

En retenant les conditions climatiques et culturales propres au vignoble portugais, Thierry Boyer est revenu avec trois cuvées de touriga nacional, cépage rouge tardif, tannique et puissant, caractéristique du Portugal, adapté “aux conditions chaudes et sèches” et sans sensibilité particulière aux maladies cryptogamiques (exceptée l’excoriose), d’après l’IFV. Accessoirement cultivé en France, il est d’ailleurs inscrit au Catalogue des variétés de vigne depuis 2012 sur la liste A et classé.

Le Vila Real d’Adega (Douro, 2019) se révèle “un peu kirsché, griotté”, selon le sommelier, quand une autre dégustatrice le trouve “assez épicé en bouche”. L’Elixir, seul assemblage proposé (touriga nacional et petit verdot, 2020), fait dire au sommelier à quel point il est difficile de trouver un 100 % touriga nacional, réputé pour réaliser le Porto rouge du Douro et autres vins secs. À la dégustation, certains palais en perdent leur latin. Le monocépage Piano (Vins Carlos Alonso), “travaillé en surmaturité”, glisse Thierry Boyer, en vient même à perturber un expert qui croit reconnaître un alter ego français. “C’est du grenache ?” Il n’en est rien. Comme quoi, le cépage le plus planté au Portugal (12 000 ha) n’aurait rien d’incongru dans les sols, les caves, et les tables du Languedoc.

Philippe Douteau


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