Des perspectives commerciales à prendre avec pondération 

Publié le 23 novembre 2022

Jean-Luc Fabry, directeur, Alexandre They, président, Roland Coustal, secrétaire général et Olivier Verdale, vice-président. Les VI de l’Aude restent “réalistes et prudents” face à la crise conjoncturelle qui pourrait devenir structurelle. © Ph.D.

Entre soulagement et vigilance, les Vignerons indépendants de l’Aude abordent l’après vendanges. Le 8 novembre, au Palais du vin de Narbonne, ils ont fait part de leurs inquiétudes face aux stocks en caves, au manque de visibilité à l’export et à une consommation en recul. 

Pour répondre à la demande des adhérents d’aller “plus loin et plus vite, dans un monde qui ne nous permet plus d’être dans un temps très long”, les Vignerons indépendants de l’Aude en appellent à chacun de “travailler de façon transversale pour continuer à être efficace”, conseille le président, Alexandre They. Résolue à affronter la crise économique actuelle “avec beaucoup de pragmatisme”, la fédération audoise compte sur l’appui de tous ses interlocuteurs (État, délégations régionales et départementales, interprofession) pour “améliorer la vision du marché” qui se trouble.

Craignant que la “conjoncture inflationniste n’en soit pas à son terme”, Alexandre They ne se veut pas alarmiste, mais plutôt réaliste.

Bonne récolte, mais stocks conséquents

De l’inflation qui réduit le pouvoir d’achat des consommateurs à la problématique reprise du Covid en Asie, sans oublier la crise économique en Amérique du Nord, “beaucoup de catégories de vins subissent le même recul”, constate Alexandre They. Dans une économie mondiale chamboulée, la bonne nouvelle vient du côté d’une récolte revenue à la “quasi normale dans l’Aude”, indique Roland Coustal, secrétaire général. Si la satisfaction volumique rassure un peu, inquiétude et prudence sont de mise en raison du contexte commercial national, et au-delà. Les prévisions de récolte envisagées en Languedoc-Roussillon, de 13,2 Mhl, et de 3,89 Mhl dans l’Aude (“la plus importante depuis 2011, de + 38 %”), soit + 16 % sur la moyenne quinquennale et de + 12 % sur la moyenne décennale, risquent de compliquer la donne d’un millésime qui se présente pourtant bien en volumes. “Le total est conséquent en caves pour faire face à un marché. Certaines cumulent 18,5 mois de stocks, cela questionne. D’où notre prudence”, avance le président. Parmi les aides demandées par le conseil de bassin viticole du Languedoc-Roussillon, outre une distillation, non pas de crise mais “encadrée bassin par bassin, avec la préfecture, selon l’enveloppe prévue dans le cadre du budget européen”, l’aide au stockage qualitatif privé, “calibré au plus juste, pour nous aider à continuer à être pro-actifs”, est vivement souhaitée. 

Coûts de production : + 21 % sur la bouteille 

Depuis le coup dur porté par la taxe Trump, c’est un “enchaînement sans reprise d’oxygène” qui plombe en cascade les trésoreries et la visibilité des entreprises. Au vu des indicateurs économiques qui leur remontent, les Vignerons indépendants de l’Aude, comme bon nombre de leurs confrères, font face aux difficultés d’approvisionnement. D’après une étude menée au national, “32 % des Vignerons indépendants interrogés ont subi des retards ou l’impossibilité d’expéditions, en raison des problèmes de livraison des matières sèches”, rapporte Alexandre They. Résultat, un tiers des commandes a été retardé, soit “un potentiel de pertes de chiffre d’affaires sur le delta pour être approvisionnés”. 

Sur les matières premières, en particulier la bouteille, le taux d’inflation a bondi de 21 %, alors qu’il était de “13 % avant l’été sur la bouteille”, précise Roland Coustal. Des bouteilles commandées an août ne sont pas garanties d’être livrées d’ici mars, abonde Alexandre They. “Beaucoup ont dû reporter leur mise en bouteille. Sans trésorerie, cela implique un endettement supplémentaire sur six mois”, en raison de “délais incompressibles pour les mises en bouteille de printemps”, ajoute Olivier Verdale, vice-président. De plus, la priorité de certains fournisseurs ne facilite pas la tâche des vignerons. “Des bouteilles de parfum sont mieux valorisées que la bouteille de vin”, relève Roland Coustal. 

Cette augmentation des coûts de production, de l’ordre de 20 %, “touche aussi le consommateur final”, pointe le président des Vignerons indépendants de l’Aude. Un recul de 6 à 7 % en grande distribution est observé sur les six derniers mois, et au-delà sur les quatre derniers. De quoi poser problème, alors qu’une “bonne récolte et des stocks conséquents” s’annoncent et que 95 % des Vignerons indépendants font de la bouteille.  

Export : consolider les parts de marché

En cumulant les difficultés, entre approvisionnements perturbés, l’inflation et la consommation qui marquent le pas, les signaux impliquent un effort pour “conquérir des parts de marché sur l’export”, recommande Alexandre They. Le président ne saurait que recommander un nouveau Plan de relance de la Région, “notamment sur les pays tiers (hors Union européenne, ndlr)”, alors que les États-Unis sont passés devant la Chine qui était jusqu’ici “en tête en termes d’importations”, et que le marché allemand perd des parts de marché. 

Consolider ces parts de marché, “sans les perdre”, tout en essayant d’en atteindre de nouvelles, tel est le dilemme. “Les États-Unis sont quasiment un continent de consommation à eux seuls, avec des modes qui diffèrent entre San Francisco et New-York”, observe le président des VI de l’Aude. Quant à se positionner sur de nouveaux marchés, oui mais comment ? Et avec quels moyens ? “Vu ce que cela coûte, on a besoin d’orientations. C’est compliqué de choisir son créneau, pour les Vignerons indépendants comme pour toute la filière”, résume Jean-Luc Fabry. Le message à l’interprofession est passé. Le directeur attend d’ailleurs de prendre le pouls sur les salons, comme à Paris. “La réaction des clients sera un bon indicateur. Pour l’instant, les vignerons qui veulent investir sont plus ou moins sur le même rythme que l’an dernier”, mais avec des sorties de GD en retrait, il craint que la reprise de l’été dernier ne s’estompe, laissant entrevoir une année 2023 “compliquée”. 

PGE, HVE : mêmes demandes, nouveau cadre 

Héritiers malgré eux des répercussions de la crise sanitaire, soumis aux dégâts du gel et à une commercialisation à adapter en conséquence, les Vignerons indépendants restent mobilisés pour faire valoir leurs doléances auprès du gouvernement. Ainsi, la demande d’étalement de la durée de remboursement du PGE (Prêt garanti par l’État) sur dix ans reste on ne peut plus d’actualité pour la fédération nationale. Il en va de même pour les 2,5 % de rachat de franchise post-gel ou de l’exonération des charges sociales. “Tout cela doit être soldé”, réaffirme Alexandre They. 

Par ailleurs, le message porté par le président national et vigneron en AOC Fitou, Jean-Marie Fabre, auprès des ministères de l’Agriculture et de l’Économie, a “permis des avancées sur la HVE, dont le déblocage et le maintien des 2 500 € d’exonération fiscale”, qui avait disparu du premier projet de loi de finances. Le cadre de la Haute valeur environnementale étant en cours de révision, impliquant de nouvelles contraintes au vignoble, les Vignerons indépendants de l’Aude saluent l’intervention de Jean-Marie Fabre. Mais il en reviendra au ministre de l’Agriculture de trancher.

Philippe Douteau


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