Chasse : les sangliers cristallisent les tensions entre chasseurs et agriculteurs

Publié le 11 septembre 2020

(© FDC 34)

GARD

Sanglier, des ombres au tableau de chasse

Département particulièrement en proie aux dégâts de sangliers, le Gard reste un territoire particulier de par les moyens octroyés aux chasseurs et aux agriculteurs, pour lutter contre la prolifération des populations et la gestion des attaques sur les cultures et récoltes. Avec un montant d’indemnités dans la fourchette moyenne, la campagne 2019-2020 a enregistré un taux de reproduction en hausse, pour près de 30 000 bêtes prélevées en battues.

 

L'un des premiers tableaux de chasse en France, le Gard fait face aux méfaits du sanglier depuis des années. Grâce à la mise en place d’un dispositif ministériel dérogatoire, en 2017, permettant la chasse à l’affût et à l’approche entre le 1er avril et le 31 mai dans 68 communes, et sur autorisation individuelle, la démarche s’est poursuivie depuis. Désormais, le département fait figure de précurseur, et de cas à part, de par la possibilité de chasser quasiment toute l’année, et sur toutes les communes, dans les zones à risque pour les cultures. 

 

Un calendrier sur-mesure 

Depuis 2017, le dispositif ministériel particulier instauré dans le Gard s’est perpétué via un arrêté préfectoral. Aujourd’hui, sur la base d’autorisations individuelles, et dans le cadre du plan de gestion cynégétique (2019-2015) approuvé par le préfet, “ce plan s’impose aux communes, pour les tirs des mois d’avril et mai”, précise Cyrille Angrand, chef de service Environnement et Forêt à la DDTM du Gard. Désormais étendu à toutes les communes de niveau 2, “soumises à des dégâts significatifs”, c’est tout le département qui est concerné, à part le pays viganais et le secteur de l’Aigoual, peu touchés par les dégâts de sangliers. 

Ainsi, entre le lancement de la campagne le 15 août jusqu’à la fin février, l’autorisation de le chasser en mars, les tirs à l’affût et à l’approche en avril et mai, puis les autorisations délivrées aux sociétés de chasse pour les tirs et les battues administratives dès le 1er juin, le calendrier de la chasse au sanglier s’étire sur quasiment 12 mois à proximité des terres agricoles. “Les acteurs locaux disposent de tous les moyens possibles de régulation, ce qui suppose que les agriculteurs soient vigilants”, assure Cyrille Angrand. Dans un territoire aussi boisé et rural, le chef de service l’annonce : “le zéro dégât n’existe pas”. 

 

Plus de 300 000 € de dégâts sur la dernière campagne 

Sur la campagne 2019-2020, le montant des dégâts indemnisés s’élève “entre 320 000 et 340 000 €”, indique Marc Valat. Pour le président de la Fédération départementale des chasseurs du Gard, cela s’explique notamment par une reprise de la reproduction et une recrudescence de dégâts sur céréales. “En fin de campagne, on atteint 29 200 sangliers prélevés en battue, ainsi que 1 000 à 1 400 individus en approche.” Ajouté à cela les autres tirs, et les quelque 150 animaux capturés par des cages de piégeage gérées par les lieutenants de louveterie, plus de
30 000 bêtes ont été neutralisées. Si le Covid-19 a aussi contrecarré les plans des chasseurs mi-mars, des dérogations de tirs individuels ont été accordées. 

Selon Marc Valat, le Gard doit affronter une population à la capacité de reproduction “phénoménale”. Principalement présent et vorace dans la Vallée du Rhône, au sud de Nîmes et en Camargue, le sanglier peut coûter plus ou moins cher selon les secteurs où il s’aventure. La contribution à la fédération, gérée par 32 unités de gestion, varie en fonction de l’importance des dégâts. Négocié avec les sociétés de chasse, le prix peut aller de 0,45 €/ha à 1,62 €/ha. 

 

Regain de pression

Pour protéger leurs parcelles contre les ravages du nuisible, les agriculteurs peuvent demander à la Fédération des chasseurs de leur prêter des clôtures électriques. À eux de préparer les abords des terrains et de les entretenir. Éric Gravil a choisi cette option depuis un moment autour de ses vignes des Plans. “C’est un vieux problème dans notre secteur, on clôture les vignes les plus à risque, et l’on vendange même en fonction des sangliers.” Céréalier et viticulteur, le responsable du dossier Chasse à la Chambre d’agriculture du Gard a constaté des dégâts sur grappes plus tôt cette saison, et a même arrêté la culture de tournesol pour se consacrer au tournesol semences, plus valorisé. D’après ses constats, la pression a augmenté, après une saison de mauvaise reproduction. “La population s’est refait une santé. On n’en est pas aux chiffres de 2017, mais presque”, estime Éric Gravil qui craint une prochaine campagne plus difficile. 

Philippe Douteau

 

 


 

 

AUDE

Plus de sangliers, moins d'argent

La réforme du permis de chasse, opérée il y a deux ans, ne passe toujours pas pour les responsables départementaux de la fédération de chasse. Avec une population de sangliers en hausse et moins de chasseurs, l’équilibre économique n’y est pas. La fédération ne pourra pas puiser indéfiniment dans ses réserves pour rester à flot. La diversification de l’activité est une piste engagée.

 

"L'estimation définitive reste à préciser, mais il y a eu entre 14 000 et 16 000 sangliers prélevés lors de la campagne 2019-2020 dans le département. C’est beaucoup, mais pas suffisant, car il reste encore énormément de sangliers sur le territoire. Malheureusement, les effectifs de chasseurs sont en baisse et les organismes sont épuisés avec seulement deux mois de répit entre mars et juin”, regrette amèrement Jacky Galy, vice-président de la fédération de chasse audoise (FDC 11), en faisant le bilan de la campagne écoulée. Depuis trois ans, les prélèvements sont à la baisse à l’échelle du département, car le nombre de chasseurs disponibles diminue. Or, les dégâts liés aux sangliers se maintiennent année après année malgré les prélèvements et la réactivité d’intervention mise en avant par les chasseurs lorsqu’ils sont sollicités.

Ce problème structurel est soulevé depuis plusieurs années par les responsables de la fédération et ne s’est pas arrangé avec la réforme du permis de chasse national. “Nous sommes passés de 11 000 à moins de 10 000 adhérents dans le département lors de cette campagne, avec une cotisation en bais-se. Les dégâts se maintenant toujours à une échelle de 450 000 €, cela fait donc trois ans que nous fonctionnons avec un budget déficitaire. Nous n’allons pas pouvoir puiser dans nos réserves encore longtemps pour compenser ce déséquilibre”, s’inquiète ainsi Patrice Lemoine, directeur de la FDC 11. 

Contrairement à ce qui peut se passer dans d’autres départements, les relations entre chasseurs et agriculteurs sont relativement apaisées dans l’Aude. “Mais nous ne sommes pas du-pes. Nous savons très bien que lorsque nous n’interviendrons pas suffisamment ou que nous ne pourrons plus indemniser les dégâts, les tensions risquent de monter d’un cran”, juge Jacky Galy.


Spécificité du sanglier 

C’est d’ailleurs grâce à la capacité de réactivité des opérations de chasse que Patrice Lemoine estime que les dégâts de sangliers n’explosent pas totalement sur le territoire audois. “La facture atteint, dans certains départements, le million d’euros. Entre les tirs de nuit, les battues et les interventions ponctuelles, nos équipes font preuve d’une grande réactivité pour intervenir rapidement quand elles sont sollicitées. Cela permet de limiter encore les dégâts, mais malgré cela, il y a des barrières que nous ne pourrons pas franchir”, regrette le directeur de la FDC 11.

La liste des griefs évoqués par les chasseurs est longue, et on sent même une certaine lassitude face au manque de considération de l’opinion publique vis-à-vis de ce qu’ils estiment être devenu une mission de service public. “Il faut vraiment distinguer la chasse au petit gibier de celle du sanglier, dont la régulation des populations est une nécessité incontournable. Si les chasseurs n’interviennent plus, l’état devra mettre en place une réponse structurée pour faire face à ce problème qui fait souffrir le monde agricole”, appuie Jacky Galy.


Zones de non-chasse pointées du doigt

Pour pouvoir mener à bien cette mission, la FDC 11 dresse l’inventaire des verrous auxquels elle se trouve confrontée. “L’étendue des zones non chassées, à hauteur de 100 000 ha, est trop importante dans le département. Cela crée des phénomènes de réservoirs au sein desquels les sangliers se replient, puis diffusent vers les alentours. Zones privées comme publiques ou militaires sont concernées. De plus, une cinquantaine de communes ferment la chasse fin février pour la reproduction des oiseaux, ce qui empêche d’abattre en mars des sangliers qu’on retrouvera ensuite dans les cultures. Nous sommes pour la création de zones tampons autour des nids d’oiseaux, mais la fermeture complète est catastrophique. On retrouve ensuite dans ces communes les dégâts les plus importants”, plaide encore Patrice Lemoine.

La campagne précédente avait été marquée par un phénomène de “fixation” des populations de sangliers dans des zones de polycultures, “avec des sangliers qui s’installaient dans les zones de semis et trouvaient dans ces cultures de quoi se nourrir jusqu’à l’arrivée des raisins”, poursuit Patrice Lemoine. La FDC 11 a donc mené une campagne de prévention dans ces zones pour intervenir au plus tôt et limiter le phénomène. 

Olivier Bazalge




Les dégâts liés aux sangliers se maintiennent année après année malgré les prélèvements et la réactivité d’intervention mise en avant par les chasseurs lorsqu’ils sont sollicités. (© DR)

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