Céréales : quand science et expérience pallient les carences

Publié le 28 juin 2022

Le premier Prix national des Sciences et Recherches participatives a été remis par l’Inrae aux partenaires du programme ‘Des semences à l’assiette’, au lycée Charlemagne de Carcassonne. © Ph. Douteau

Le prix remis par l’Inrae aux producteurs de céréales, au Biocivam de l’Aude, et à la recherche, pour le programme ‘Des semences à l’assiette’, a récompensé des années de sélection participative et collective.

Quand les têtes chercheuses phosphorent avec les agriculteurs pour réimplanter des variétés anciennes et activer une filière pérenne, les efforts paient. Après le Salon de l’agriculture, le 4 mars, où le premier Prix national des Sciences et Recherches participatives a été remis à l’ensemble des partenaires du programme ‘Des semences à l’assiette’, “au nom du Parlement et du gouvernement”, Philippe Mauguin et l’équipe de recherche de l’Inrae ont choisi le lycée agricole Charlemagne de Carcassonne, pour célébrer les travaux collectivement menés. Pour saluer les dynamiques localement à l’œuvre, le PDG de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et l’association des producteurs bio de l’Aude, le Biocivam 11, avaient convié la Draaf Occitanie, des enseignants chercheurs, et les présidents des centres Inrae d’Occitanie (Toulouse et Montpellier), le 10 juin, pour récompenser les lauréats. Cette journée marquait également le lancement du programme de recherche ‘Divinfood’, à l’échelle européenne, dont le Biocivam de l’Aude est partenaire.

Chercheurs et agriculteurs : des programmes co-construits

Dans le cadre de la loi de programmation de la recherche, le prix remis aux travaux ‘Des semences à l’assiette’ est venu valider de “nouvelles façons de penser et concevoir la recherche pour co-construire des programmes entre chercheurs et acteurs de terrain”, a déclaré Philippe Mauguin. Dans un souci de “rapprocher les citoyens de la science”, les interactions entre chercheurs et agriculteurs (céréaliers, meuniers) ont permis de s’en remettre aux connaissances empiriques, notamment dans la sélection variétale de blés durs bio. Le choix d’un lycée agricole répond ainsi à cet objectif de partage des projets collaboratifs avec les enseignants et les étudiants.

Depuis 20 ans, une équipe de l’Inrae Montpellier s’est penchée sur les problématiques rencontrées par les producteurs locaux qui se heurtaient à des impasses quant au choix de variétés adéquates et à l’approvisionnement en agriculture biologique, du Lauragais à la Camargue. “À la fin des années 1990, le bio était marginal”, rappelle Max Haefliger, ancien directeur du Biocivam de l’Aude. “Par ses travaux de recherche sur le blé dur au début des années 2000, l’Inrae a donné une visibilité et un appui.” Afin de penser les collaborations du choix variétal à la pérennité des exploitations, les chercheurs de l’Inrae se sont rendus chez des pastiers et semouliers français, en vue de stabiliser une filière fragile, de la production à la transformation.

Maîtrise de la qualité et filières pérennisées

“Avant la production était collectée ici, mais transformée à Chambéry, par Alpina Savoie. On a donc expérimenté les premiers circuits courts en céréales”, explique Yuna Chiffoleau, directrice de recherche en socio-économie à l’Inrae Montpellier. En combinant les compétences de l’institut et les retours de producteurs, le premier programme a consisté à sélectionner des variétés de blé dur, compte tenu des contraintes, de rotation des cultures, par exemple. Ainsi est née la variété 18.23, répondant “aux critères des producteurs, plutôt axée sur la qualité organoleptique”, indique Dominique Desclaux, chercheure au département génétique et agronomie de l’Inrae Montpellier. Longtemps utilisée en région dans une filière intégrée, l’agriculture biologique ne répondait pas aux critères conventionnels des industriels, contrairement à ceux de la ferme. “On a obtenu des résultats qui concernaient toutes les espèces pour la culture bio, à faibles intrants”, relève Max Haefliger. “Mais pour multiplier les variétés disponibles, il faut obtenir l’inscription.” La collaboration avec l’Inrae aura permis cette inscription de 18.23 au catalogue.

Le petit épeautre a aussi eu droit à son programme d’évaluation, impliquant une dizaine de producteurs et l’Atelier paysan, pour assurer “un rendement correct, une bonne adaptation au terroir et lutter contre la concurrence des adventices, pour un prix raisonnable”, note Yuna Chiffoleau. La création de la structure de farines bio et locales, Fleur de pierre (Flor de pèira), a permis de réduire collectivement les coûts, pour une clientèle sensible au gluten. Habituellement vendu à 15 €/kg, le pain de petit épeautre a pu passer aux alentours de 5 à 10 €/kg.

Des conversions à “blé” nommé

Dans la Piège, Henri Tubéry (Biocivam Aude) a converti 100 % de son exploitation en bio. Avec l’arrivée “extraordinaire” des variétés sélectionnées en blé dur, le producteur impliqué dans les démarches participatives, a contribué à la création de la filière des pâtes bio made in France, pour produire “bio, beau et bon !”. À la tête de sa ferme végétale bio, à Tréziers, Jean-Jacques Mathieu a pu “doubler les rendements”, auparavant de 10 q/ha, grâce à la variété 18.23. “Vite coincé agronomiquement, en zone de montagne”, il s’est diversifié, et a “triplé le rendement en céréales, par la rotation avec l’élevage, le tout sans irrigation”. Persuadé de la plus-value de l’élevage en culture bio, le producteur a convaincu le PDG de l’Inrae. “L’élevage en altitude est intéressant, en zones de déprises intermédiaires”, confirme Philippe Mauguin. Doté d’un département en agronomie et d’un dédié à l’élevage, l’institut compte des programmes en polycultures, mais “peut-être pas suffisamment”, reconnaît-il.

Voués à “échanger les bonnes pratiques entre régions, avec les producteurs et les cycles pédagogiques, via les réseaux Draaf”, ces démarches ont vocation à s’ouvrir “à un public de collégiens et de lycéens”, envisage Philippe Mauguin. Message reçu par le directeur de la Draaf Occitanie. “Pour développer l’activité nourricière sur notre territoire, il faudra réussir à réunir davantage l’enseignement, le monde agricole et les citoyens”, a confirmé Florent Guhl.

Philippe Douteau


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