Au Lutin Jardin, les légumes font leur cinéma

Publié le 16 février 2021

Yézid Allaya avec ses tomates sous serres. © Lutin Jardin

Maraîcher installé depuis 2007 à Saint-Clément-de-Rivière, Yézid Allaya a couplé sa passion de la terre à celle du cinéma, en créant des mini-séries dont les acteurs principaux sont ses légumes.

Il était une fois dans l’Ouest, plutôt au nord de Montpellier, un drôle de lutin dans son jardin. Lutin, oui, c’est ainsi que l’appelait une mamie chez laquelle il faisait son jardin du temps où il cherchait des terres pour pouvoir produire ses fruits et légumes. Espiègle, malicieux et taquin, Yézid Allaya l’est toujours à l’approche de la cinquantaine, pour le plus grand bonheur de ceux et celles qu’il accueille dans son exploitation maraîchère, ‘Au Lutin Jardin’, au pied du Pic Saint-Loup, de ses légumes, ses animaux et ses arbres fruitiers.

Flashback. Dans une autre vie de lutin, Yézid Allaya était animateur socio-culturel dans les quartiers de Montpellier. Mais sa passion du cinéma a tôt fait de le propulser à la capitale, où il devient régisseur de production audiovisuelle. Séries télévisées, animations, courts-métrages, publicité... Le régisseur enchaîne les projets avec gourmandise jusqu’à ce qu’un accident de moto le cloue littéralement sur sa chaise. De quoi laisser le temps à la réflexion et refaire le film de sa vie, en concluant que la vie parisienne n’est plus de son goût.

Convainquant sa compagne qu’elle est une fille de la campagne qui s’ignore, le couple met les voiles pour Montpellier avec, en tête, de monter l’entreprise de ses rêves, et non de la peur, le tout en version paysanne. 

Recherche terre désespérément

Sans formation agricole, Yézid revient sur les bancs de l’école, à 30 ans, pour étudier le maraîchage. Si la formation qu’il suit est du maraîchage conventionnel, “mon idée était de m’installer en bio tout de suite, même si, à l’époque, le bio était l’affaire de quelques convaincus”, raconte-t-il. Outre sa sensibilité à la protection de la nature et au bien vivre ensemble – “les restes de mon passé de petit éclaireur de France”, rigole-t-il – l’étude des étiquettes des produits phytosanitaires lui donnent la chair de poule à l’instar d’un film d’horreur. Puis, “au vu de mon débouché, soit ma famille, mes amis, moi, puis, plus tard, de nouveaux clients, j’ai préféré ne pas prendre de risque”, confie-t-il. 

Qu’importe qu’il n’y ait aucune “recette miracle”, à cette époque, sur les parcours culturaux ou encore la viabilité économique des exploitations maraîchères en AB. L’expérience des autres, notamment au travers des échanges avec le Civam, le lycée Agropolis et les instituts de recherche seront ses sources nourricières pour la conduite culturale de ses terres. Bien plus important, et réel casse-tête chinois, sera la recherche de terres. Yézid écume tous les champs du possible : Safer, Point installation de la Chambre d’agriculture, les cadastres des mairies, les paysans. C’est finalement un paysan de Saint-Clément-de-Rivière qui va lui mettre le pied à l’étrier en lui proposant de lui louer, en 2007, 5 000 m2 de terres. L’aventure, c’est l’aventure. Celle-ci peut enfin commencer.

De la serre au…

Et pour qu’elle soit haute en couleurs, Yézid fait le choix d’un maraîchage diversifié pour pouvoir remplir le panier de ses clients d’un maximum de légumes de saison, produits en bio et vendus en circuits courts. Parce que le maraîcher n’a pas attendu la pandémie du Covid-19 pour se questionner sur l’autonomie et la souveraineté alimentaires sur lesquelles on glose jusqu’à plus soif depuis la crise sanitaire. “Nous avons toujours pensé que s’il se passait quelque chose, notre rôle était de pouvoir continuer à nourrir les gens, et avec des produits de qualité. C’est ce qui a conduit notre démarche depuis nos débuts”, explique-t-il. De 5 000 m2, le maraîcher est passé depuis à 20 ha, dont 5 ha de maraîchage plein champ, 5 000 m2 sous serres, et le reste réparti entre la plantation d’arbres fruitiers (400 arbres ont été plantés il y a deux ans), d’oliviers, et un élevage de poules pondeuses, et 9 ha de réserve foncière.

Qui dit circuits courts, dit vente directe. Pour commercialiser ses produits, hors du cercle familial et amical, Yézid imagine faire le tour des marchés. “Quand mes premières courgettes sont arrivées, je me suis pointé sur les marchés, mais on m’a dit qu’il n’y avait pas de place pour moi. Il m’a donc fallu changer mon fusil d’épaule. J’ai alors invité mes clients à construire ensemble un système de vente basé sur l’achat d’un panier durant un trimestre”, se souvient-il. Les clients n’étant pas fans de tous les légumes, le maraîcher met un terme au panier et propose un compte client de 150 €. De la sorte, chacun vient choisir ce qu’il veut et paie avec son compte. 

Sur les 100 % de vente directe, 60 % des ventes se font sur place et les marchés de plein vent (2 par semaine), et 40 % auprès de revendeurs (magasins bio, restauration collective et restaurants). Toujours à la recherche de nouvelles idées, mais aussi pour sortir de la morosité ambiante provoquée par les confinements imposés l’an dernier, le “lutin” a décidé d’animer ses légumes, en les invitant à passer sous les feux de la rampe.

… plein champ

La passion du cinéma n’étant pas éteinte, il cherche une façon “originale
de communiquer, mais aussi “humoristique et décalée”. Puis, “faire rire en plein confinement, ce n’était pas du luxe. C’était même salutaire, tout en transmettant au plus grand nombre mon goût pour le ‘bien nourrir
, rappelle-t-il. Entre ses anciens réseaux professionnels et son ancien métier de régisseur, il décide de mettre dans la boucle l’école de cinéma Travelling pour proposer à une équipe d’étudiants en cours de formation de filmer ses légumes. L’école dit banco, prête son matériel, son studio et ses étudiants.

Pour toucher le plus grand nombre de personnes, il écrit des pastiches à partir de scènes cultes de films tout aussi cultes. Sur les 5 pastiches écrits, 3 vidéos seront tournées en un jour, la veille du confinement, dans les studios de l’école. Le vecteur de communication étant le comédien, ses expressions, sa gestuelle et son phrasé, le remplacer par des légumes inertes et inexpressifs est un challenge de taille. Pour ce faire, “il nous a fallu jouer sur les codes couleurs, les décors et les ambiances”. Titanic(1) venant alors de repasser à la télévision, Yézid s’empare de la scène mythique sur le pont entre Rose et Jack, remplacée dans cette vidéo par un  Leonardo Di “poireau” et Kate “courgette”, bio bien entendu. Fan de western spaghetti, le maraîcher s’empare aussi de la scène culte de Il était une fois dans l’Ouest (2), opposant Charles Bronson, alias le navet de Croissy jouant de l’harmonica, à trois méchants (radis noir, concombre et carotte), colts en bandoulière, prêts à dégainer. Tirs nourris et explosion de rire garantis. 

Et parce qu’il n’y a plus un foyer français qui n’ait vu La grande vadrouille (3)Yézid vient de récidiver en diffusant son pastiche de la comédie mythique de Gérard Oury avec, dans le rôle de Bourvil, la courgette verte, dans celui de Louis de Funès, le panais, et dans des rôles secondaires monsieur poivron et madame patate douce sifflotant tous ensemble, au bain turc,  Tea for two and two for tea... Que l’on se rassure, “aucun légume n’a été maltraité durant le tournage”, s’esclaffe-t-il. Difficile, à l’heure qu’il est, de recouper l’information, lesdits légumes ayant été dévorés depuis bien longtemps par des bouches gourmandes...

Des champs à la caméra, l’intention est de mettre en lumière l’importance de l’alimentation dans la santé, mais aussi de parler et faire entendre ce qui se passe dans les exploitations agricoles, comment on y travaille pour le bien de tous. “Manger 5 fruits et légumes par jour, ce vieux message vient d’être remis au goût du jour par la FAO (Food and agriculture organization), qui a proclamé 2021 année internationale des fruits et légumes, après avoir constaté que tout le monde est carencé en fruits et légumes, aujourd’hui encore. Dans tous les cas, en ce qui nous concerne, c’est notre boulot de faire manger bien et de faire en sorte que les personnes prennent du plaisir avec de bons produits”, conclut-il. Et, pour cette année internationale des fruits et légumes, le maraîcher, décidément très lutin, imagine déjà ses légumes, une fois de plus sous les feux de la rampe, en train de présenter les grands sites d’Occitanie ou une émission de cuisine, ou bien de participer aux prochains Jeux Olympiques... Avec Lutin Jardin, les légumes n’ont pas fini de faire leurs stars. 

Florence Guilhem

(1) Titanic? : ?https://www.youtube.com/watch?v=9qW_CH0XiaQ

(2) Il était une fois dans l’ouest? : ?https://www.youtube.com/watch?v=bS5oLKlhp04

(3) La grande vadrouille en exclusivité : https://www.youtube.com/watch?v=XEvnxliYDTY


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