Artichauts : “on travaille à perte” dans les Pyrénées-Orientales

Publié le 31 mai 2022

“Gare aux étiquetages douteux dans les grandes surfaces”, alertent les producteurs d’artichauts. © Antoine Joublet

C’est un bras de fer entre les producteurs d’artichauts, contraints de détruire la quasi-totalité de leur production, et la grande distribution qui achète leur récolte à prix dérisoires, les revendant à prix d’or sur leurs étals avec une mention d’origine des plus douteuses.

Le 14 mai, à l’aube, une dizaine de tracteurs ont déversé leurs bennes devant l’hypermarché Carrefour, à Claira. Une action des producteurs d’artichauts de la Salanque s’insurgeant contre des étiquetages en rayons mensongers, “ne permettant de faire aucune distinction entre produits français et importés”. En effet, la botte de violets est affichée à 3,25 € sans aucune distinction, qu’elle soit d’origine française ou italienne. Et les prix pratiqués ne permettent plus aux producteurs de mener à bien leur activité.

Acheté 40 centimes, revendu 3,25 euros

Antoine Jouglet, producteur d’artichauts bios, à Canohès, s’insurge : “On m’achète un artichaut bio à 40 centimes, je le retrouve à 3,25 € l’unité sur les étals des réseaux de distribution.” Un prix qui ne permet pas de couvrir la flambée des charges : 5 % de plus pour la main-d’œuvre, le prix des emballages qui augmente de 40 %, l’inflation sur les engrais, les carburants... “C’est dommage, car nous avons eu une production magnifique cette année. Les récoltes n’ont pas été touchées par les maladies et sont passées au travers du mildiou”, explique le producteur bio, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 80 000 € l’année dernière. Il a profité de ces belles recettes pour agrandir ses surfaces de production passant de 2,38 ha à 7,2 ha, “pour, au final, être contraint de devoir broyer mes productions (...). La saison est finie, et je ne suis même pas à la moitié du chiffre d’affaires de 2021”, poursuit-il, inquiet de ne pas pouvoir rémunérer la main-d’œuvre, cette année. En effet, dès son entrée dans le marché, le prix de l’artichaut était de 1,80 € le kg contre 3,70 € l’année dernière, un effondrement.

Pour Bruno Vila, président de la FDSEA des Pyrénées-Orientales, “c’est paradoxal : les prix de vente sont inférieurs, alors qu’en parallèle les producteurs subissent de plein fouet une augmentation des charges significatives (...). Pour pouvoir pallier ce contexte économique difficile, le produit devrait être vendu plus cher. Or, il a perdu 50 % de valeur par rapport à une année normale, pendant que la grande distribution, elle, se gave”. L’autre point de tension : l’origine des artichauts qui, pour les producteurs comme acteurs de la filière, semble des plus douteuses.

Produit d’origine inconnue ?

Alors que la France remet la résilience et la sécurité alimentaire sur le devant de la scène depuis la crise sanitaire, et davantage encore depuis la guerre en Ukraine, ces dernières ne semblent pas vraiment à l’heure du jour. “Actuellement, ils importent en masse des artichauts italiens achetés à prix bradés et revendus à prix d’or”, alerte Bruno Vila, qui a fait le constat que l’origine affichée sur les étals était trompeuse. “On fait passer de l’artichaut italien pour un produit local, alors qu’il n’en est rien”, s’insurge-t-il. 

Pour Antoine Jouglet, cet acte est comme un coup de poignard pour les agriculteurs catalans. “D’une part, on présente ce produit comme étant local et au prix de 7,39 € le kilo. D’autre part, en important, on sature le marché très rapidement, ce qui pénalise la main-d’œuvre déjà présente sur le territoire. Surtout que la grande distribution n’hésite pas à faire passer la hausse du prix sur le dos des producteurs (...). Ce sont surtout nous qui vendons à perte, c’est un scandale”, commente-t-il.

Bruno Vila, lui, estime que cette erreur d’étiquetage sème en plus la zizanie pour le consommateur, “qui ne connaît plus la vraie valeur du produit et qui n’est pas plus renseigné sur sa provenance”. Et la marge que pratiquent les réseaux de grande distribution aide encore moins : “Les enseignes compensent la perte de consommation en pratiquant une augmentation de la marge. Résultat : les produits s’écoulent moins, voire plus du tout.” Les consommateurs ne savent plus à quel prix se vouer, le coût d’un produit variant d’une semaine à l’autre.

Autre problème : l’interdiction de certains produits phytosanitaires qui provoque une baisse drastique des productions – celle des artichauts a baissé de moitié en 20 ans sur le territoire catalan – avec, à la clé, aucune alternative proposée. “C’est noble  de vouloir protéger l’environnement, je le conçois. Mais comment nourrir les gens et comment les agriculteurs peuvent continuer à produire et à vivre dignement si rien ne va dans ce sens ?”, s’interroge le président de la FDSEA 66. Et surtout : quel message fait-on passer en important des produits en provenance de pays où ces produits sont largement autorisés ?

Les producteurs en colère

Les Jeunes agriculteurs des Pyrénées-Orientales, la FDSEA 66 et une vingtaine de producteurs ont fait remonter l’information, et la répression des fraudes a fait un saut chez l’un des hypermarchés concernés, Carrefour, à Claira. “Mais depuis, c’est l’omerta”, expliquent-ils. Le magasin a présenté ses excuses plaidant “une erreur humaine d’étiquetage. La directrice de l’hypermarché Carrefour Claira est absolument désolée, et cette erreur a été rectifiée dès que l’équipe s’en est aperçue. Elle a particulièrement sensibilisé ses équipes pour redoubler d’attention sur la mise en place des étiquettes, cela ne se produira plus”, a répondu la direction du magasin, après l’action des producteurs d’artichauts, le 14 mai. Pour autant, la situation ne semble pas s’améliorer. Et les agriculteurs craignent le pire pour les prochaines campagnes à venir. 

La production d’artichauts en danger

Après cette “saison noire”, les producteurs s’inquiètent quant au devenir de leur activité sur le territoire. “On nous bassine depuis des mois avec un plan de résilience alimentaire, mais rien ne va en ce sens : on importe davantage et on plombe le savoir-faire et l’agriculture française, c’est un non-sens”, poursuit Antoine Jouglet. “Les jours passent, et on se rend compte que c’est toujours difficile, et que rien n’est fait pour valoriser la production française et locale, comme le souhaite ‘France 2030’. Dois-je mentionner le bilan carbone dû aux importations, que le plan est censé justement vouloir limiter ?” 

La colère est palpable, et l’inquiétude de plus en plus élevée pour le président de la FDSEA 66, qui estime que “ces difficultés ne vont pas aider (...). Nous avons déjà perdu 20 % des surfaces agricoles dédiées aux artichauts en 20 ans, avec une perte d’autonomie de 60 %”. Ces multiples problèmes que rencontrent les producteurs n’incitent pas à l’installation des nouveaux, alors que la moitié des producteurs devrait partir à la retraite d’ici dix ans. “Voir les producteurs dans une telle position, ce n’est pas encourageant ni motivant”, explique Bruno Vila. Un fait dommageable pour Antoine Jouglet, qui estime que son métier est sa passion “et qu’il travaille à fond”. Les conditions du métier et la rémunération qui baisse de jour en jour risquent de plomber le renouvellement des générations d’agriculteurs, mais aussi la production dans l’ensemble du département. La survie de cette production locale est vitale pour l’économie, la souveraineté alimentaire et la vie des agriculteurs. Bruno Vila estime qu’il faut instaurer un partenariat avec les consommateurs et observe “que ces derniers sont favorables à l’idée de payer plus cher de façon à pouvoir mieux rémunérer le producteur. Mais il faut un prix juste et acceptable pour le consommateur et pour le producteur”. Le président de la FDSEA 66 croit beaucoup en la contractualisation de la filière du marché des fruits et des légumes. “Il faudrait revaloriser les produits de 10 à 20 %, ce qui représente une dizaine de centimes en plus. C’est une somme qui semble minime, mais qui changerait la vie des producteurs”, et aussi les perspectives de l’agriculture catalane. “Un prix lisse sur toute la saison permettrait également au consommateur de connaître le juste prix d’un produit car le flux est trompeur”, poursuit-il. En somme, cette contractualisation permettrait au producteur d’avoir une rémunération minimale et d’être protégé. Car, comme le rappelle Antoine Jouglet, “nous sommes indemnisés en cas d’aléas climatiques ou d’incidents, pas pour une perte de chiffre d’affaires”.

Pour l’heure, la FDSEA 66, les JA 66 et les producteurs attendent d’en savoir plus sur les directives du plan de résilience. “Nous avons besoin d’un dispositif et d’un encadrement pour conserver les exploitations agricoles françaises. Cela se fera main dans la main avec le consommateur”, espère Bruno Vila. Toutefois, “l’avenir est flou pour la filière”, conclut Antoine Jouglet. 

Margaux Masson


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