Vendanges manuelles versus mécaniques : main basse sur la récolte

Publié le 26 octobre 2018

Entre 2000 et aujourd'hui, les systèmes de trieurs basiques (vendanges étalées sur tapis) se sont perfectionnés : égouttement, éraflage ou soufflerie pour éjecter les déchets.

Vendanges mécaniques ou manuelles, y a-t-il encore sujet à polémiques sur la qualité de la vendange ? Il semblerait que non, depuis l'apparition, au tournant des années 2000, de machines à vendanger toujours mieux équipées et plus performantes. Mais certaines puristes ne jurent encore que par le fait main.

"Il ne faut pas croire que les vendanges mécaniques sont moins qualitatives", "La machine ne saurait remplacer la précision de l'homme"… Sur les blogs, les forums, sans compter les articles spécialisés, les avis divergent. Si la question pécuniaire du coût des vendanges à la main ne saurait être écartée, force est de constater que l'idéologie véhiculée par ce débat, vieux comme l'avènement des machi­nes à vendanger, crispe parfois les échan­ges. Dans un article publié en sep-tembre 2017 sur son blog (labivin.net), une sommelière, Emilie Merienne, se posait la question. Sans apporter de réponse tranchée. "Maintenant je ne vois pas comment la machine pourrait changer un raisin de qualité en raisin médiocre. De même que je ne vois pas comment une récolte à la main pourrait changer un raisin médiocre en raisin de qualité." Tout en conseillant de "dépasser l'idéologie". Soit. Essayons donc, en 2018, de faire de même.

Un gain de temps au chai

Si l'on écarte les vins à forte valeur ajoutée, ou le concept marketing, "les différences sont difficiles à justifier" entre les deux méthodes, selon Christophe Auvergne, conseiller agroéquipement à la Chambre d'agriculture de l'Hérault. " La machine fait aussi bien que la vendange manuelle." D'autant que les nouvelles améliorations apportées aux machines depuis les années 2000 donneraient entière satisfaction ; à l'instar de la table de tri embarquée "qui se démocratise depuis cinq ou six ans", observe le conseiller. Le système permet d'éliminer les grains de piètre qualité ; ainsi, "tout se fait à la parcelle".
"Tous ceux qui ont goûté à ça y reviennent", affirme Christophe Auvergne. Il faut dire que depuis l'apparition de ces systèmes de tris embarqués, non seulement l'efficacité est de mise, ainsi que la qualité de la vendange, mais ces derniers permettent d'aller plus loin dans le tri et l'éraflage, soit un traitement en moins au chai.
Les performances récentes des appareils ne doivent pas cependant masquer un élément non négligeable : le coût de la main d'œuvre, qui pousse les vignerons et les domaines à investir dans ces machines. "On ne peut pas limiter ce choix qu'aux grands crus, même si c'est l'un des critères", indique Christophe Caviglio, ingénieur en mécanisation du vignoble à l'IFV Sud-Ouest.

Tout est question de réglages

"La machine n'est qu'un outil : on peut l'utiliser bien, ou moins bien." En gros, le résultat de la vendange dépendra essentiellement des réglages, et de l'adaptation de la machine au vignoble. "Tout vient du principe de décrochement de la machine, à savoir l'énergie qui va décrocher chaque baie de raisin." S'opère une traction de la grappe, en plus des simples billes décrochées de leur rafle. En cas de mauvais réglages, "l'énergie est moins bien transmise, avec plus de feuilles, de sarments..."
Adéquates pour les Grands crus, les vendanges manuelles, avec effeuillage préalable de rigueur, permettent de prendre chaque grappe, d'en ôter les feuilles, mais cela reste "des cas minoritaires", assure Christophe Caviglio.
"Il est difficile, dans ces cas-là de faire mieux que les manuelles", bien que même dans ces vignes très qualitatives, les grappes peuvent être entremêlées, cacher des feuilles, et autres menus déchets qui passent ni vus, ni connus, entre les mains des vendangeurs. "Ils n'ont pas le temps d'enlever chaque feuille dans le seau."
Ainsi, à mode de conduite équivalent, hors grands crus, la machine ne ferait pas moins bien que l'huile de coude. "Il n'y a pas forcément moins de corps étrangers avec les vendanges manuelles. La machine, elle, va en amener aussi, sous forme fractionnée", résume l'ingénieur. Les corps étrangers (feuilles, pétioles, bouts de rafles) doivent représenter "plus de 1 % de la vendange en masse pour que le goût soit jugé indésirable", alors que selon l'expert, aujourd'hui, les machines, réglées convenablement, et le système d'extraction (trieur) offrent un rendu oscillant entre 0,1 et 0,5 %, "loin des seuils où l'on pourrait trouver des défauts."

Manuelles : un avantage gustatif indéniable

L'avantage de la machine avec trieur, qui évite toute une étape de gestion de déchets à gérer en cave, convaincrait surtout des caves particulières (à 80 %), "sur des surfaces de minimum 60 à 80 ha", précise Renaud Cavalier, conseiller agroéquipement à la Chambre d'agriculture du Gard. "Le trieur et l'érafloir sont des options de plus en plus prisées." S'il reconnaît l'aspect qualitatif des vendanges mécaniques, selon lui, le tri ne sera jamais aussi bien fait que le tri manuel.
Un avis partagé par Jean-Benoît Cavalier, qui cumule les deux solutions. Sur le domaine familial du Château de Lascaux (AOC Languedoc et Pic Saint-Loup) le vigneron compte sur­ l'efficacité de sa trieuse achetée il y a trois ans  pour "amener le raisin le plus propre possible à la cave". Mais mise sur la récolte manuelle pour 30 % de ses parcelles. Pour prolonger de vieilles vignes, préserver les bois de certaines encore jeunes, ou "pour aller plus loin au niveau qualitatif, concernant les cépages oxydatifs comme le grenache ou certains blancs", note le président du syndicat de l'AOC Languedoc. Si la machine allie rapidité d'intervention au bon moment de la maturité et efficacité (plus de 100 ha vendangés), rien ne saurait remplacer, selon Jean-Benoît Cavalier, la vendange manuelle, sur des cuvées à plus de 20 €. "C'est plus onéreux, donc il faut en tenir compte dans la valorisation. Car il y a un plus gustatif, indéniablement." Selon les niveaux d'exigence, quelle que soit la méthode privilégiée, l'essentiel est d'être cohérent en parcelle comme à la cave. Avec le bon matériel et le bon coup de main.

Philippe Douteau

 

 


Viticulture/oenologieVendange ; machine à vendange ; récolte ; manuelle